Sète étire au soleil son cordon sablonneux et rocheux. Longeant d’un côté la Grande bleue, avec ses plages, son théâtre, son cimetière Marin, et de l’autre, l’immense lagune de Thau et son archipel d’étangs, ses graus, ses canaux et ses longues tables conchylicoles.


Un tel décor ne pouvait que servir d’écrin foisonnant pour une présence animale aussi riche que variée, et dans lequel l’homme a de tout temps puisé et souvent abusé. De l’anémone de mer à la vive, ce poisson venimeux redouté des baigneurs mais adulé par les amateurs de bouillabaisse, les animaux marins occupent la part belle, dans les pages qui suivent, d’un inventaire plus représentatif qu’exhaustif. L’histoire de Sète est jalonnée de récits et légendes de créatures marines réelles ou fantastiques, selon l’imaginaire de l’époque. Les armoiries de la ville, présentes sur ses façades, des plus majestueuses aux plus humbles, et jusque sur ses plaques d’égout, ont du reste pour blason ici un cétacé, là un gros poisson dont la forme pourrait sortir du bestiaire biscornu né de l’imagination d’un Jules Verne méridional.

À gauche : M. Jules Verne allant recueillir aux bonnes sources des renseignements authentiques sur le monde sous-marin. Titre du journal satirique oranais L’Algérie Comique & Pittoresque qui relata la visite de Jules Verne en Algérie dans deux numéros et lui consacra sa page de couverture le 15 juin 1884. Illustration de J. Chape représentant l’auteur de Vingt Mille Lieues sous les mers assis au fond de l’eau, avec pour horizon la ville d’Oran et la colline de Santa-Cruz.


À droite : armoiries délivrées en 1743 à la ville de Cette, dont le port fut créé à partir de 1666. Elles représentent un cétacé devant le mont Saint-Clair, sous Neptune armé de son trident.

Pour les navigateurs et les pêcheurs qui les premiers l’aperçurent, la forme bosselée et allongée du mont Saint-Clair devait leur évoquer un cétacé échoué sur le sable. D’où les noms donnés au lieu : Seta , Ceta , Cetia , etc… Et Cette jusqu’en 1928, tous issus du latin cetus, lui-même issu du grec ketos, signifiant gros poisson ou monstre marin. À cela vint s’ajouter une perpétuelle joute entre Sétois sur la nature de l’animal blasonné, échouant à dégager un consensus.


Un poulpe aurait pu les départager, s’il n’était lui-même source de discorde, certes festive et carnavalesque. Animal totémique de Sète, il trône sur la place de la mairie derrière une escorte de dauphins. Le céphalopode créé par le sculpteur Pierre Nocca en 1987 est devenu, au fil de l’eau, le poufre ou pouffre, divinité pulpeuse aux huit bras tentaculaires et source d’inspiration inépuisable pour les conteurs, écrivains, artistes, cuisiniers — à l’origine de quelques fameuses recettes dont l’emblématique tielle — et mêmes chercheurs, qui lui découvrent tous les jours de nouvelles facultés cognitives.


Autre symbole, la station biologique marine de Sète. Elle offre, depuis son édification en 1879, un environnement précieux aux biologistes, témoins irrécusables de l’effondrement de la biodiversité et de l’appauvrissement des écosystèmes marins. Sentinelle de pierre, le château garde un œil sur la lagune, l’autre sur la mer.

Surnommé le jardin de la mer et classé Natura 2000, l’étang de Thau abrite un écosystème unique en Europe. Lieu privilégié pour la conchyliculture, cette remarquable réserve marine recense :

• 88 espèces de poissons dont 17 rares et 40 exceptionnelles

• 110 espèces de crustacés

• 70 espèces de mollusques

• 1 espèce d’hippocampe moucheté endémique

• 12 espèces d’échinodermes (étoiles de mer, oursins…)

• 18 espèces de cœlentérés (anémones de mer, méduses…)

• 50 espèces de vers

• 125 espèces de zooplanctons

• Plus de 100 espèces de protozoaires

• 196 espèces de végétaux aquatiques

D’un côté, l’étang de Thau, vaste réservoir de biodiversité, prend des airs de petite mer intérieure. Il suffit d’en faire le tour à vélo — plus de 60 kilomètres — pour apprécier son ampleur. Constitué de trois étendues d’eau, le grand étang, l’étang des Eaux blanches et la crique de l’Angle, il joue un rôle fondamental au cœur du territoire. Les activités économiques qu’il génère ou avec lesquelles il doit cohabiter ont inévitablement un impact sur son écosystème. Limiter le plus possible leurs effets nocifs est une priorité collective et individuelle.


De l’autre côté, le littoral méditerranéen offre un diagnostique tout aussi inquiétant pour sa biodiversité. L’abondance des populations de vertébrés y a chuté de 20 % entre 1993 et 2016, et de 52 % dans les écosystèmes marins (pélagiques et côtiers). Si les populations de thon rouge, un temps en danger, ont pu se reconstituer grâce à un plan de gestion rigoureux, d’autres espèces sont en danger. La surpêche industrielle et un plancton moins nourrissant portent un coup fatal à leur viabilité et constituent la menace la plus fréquente.


Lagunes, étangs, estuaires, deltas, marais salants, ruisseaux, canaux… Les zones humides du Midi sont parmi les écosystèmes les plus riches en diversité animale de notre planète. Pourtant, ces 50 dernières années, environ 35 % de ces zones humides ont été détruites. La pression est particulièrement forte sur celles du littoral où séjournent les oiseaux migrateurs. Inféodés aux lagunes peu profondes d’eau saumâtre et salée, ils affectionnent en particulier les salins.


Cet environnement privilégié nous assigne une responsabilité envers des espèces vulnérables et en danger. À tous les échelons des acteurs, associations, ONG, organisations locales et méditerranéennes, l’objectif doit être de partager les préoccupations, mutualiser et diffuser les connaissances, mobiliser l’énergie de chacun afin de protéger les espèces et les espaces menacés dont elles dépendent.


Un des plus vastes — environ 5 000 ha — et des plus riches espaces naturels du territoire — 124 espèces d’oiseaux et reptiles, 700 espèces végétales — le massif de la Gardiole, domine l’étang d’Ingril et les anciens salins de Frontignan. Site classé et protégé depuis 1980, ce haut lieu calcaire s’étend sur 18 km entre Montpellier et Sète et surplombe le littoral et ses lagunes.


Plus loin, reliant Sète et Marseillan sur 13 km par la côte, un cordon sablonneux cadenasse l’étang de Thau depuis quatre siècles. Seul le grau de Pisse-Saumes (nom issu du fait que les mules, les pattes dans l’eau, assouvissaient un besoin naturel en le traversant) à Marseillan plage et les canaux de Sète permettent à l’étang de bavarder avec la mer.


De part et d’autre, la réserve naturelle du Bagnas à l’ouest, la réserve naturelle nationale de l’Estagnol à l’est, et au nord le parc départemental des Bessilles assurent des oasis indispensables pour la biodiversité, reliées entre elles par un chapelet de plaines et de zones humides protégées.


Il y a 50 ans était créé un ministère en charge de la protection de la nature et de l’environnement. Peu avant, un dimanche après-midi de décembre, l’air jovial malgré les pis saturés, une vache laitière arpentait le quai de la marine de Sète. Stimulée à l’arrière par une canne peu farouche, à l’avant par une poigne à peine plus ferme, elle ne manqua pas de surprendre les Sétois attablés aux terrasses, plus habitués à la flânerie des piétons, gabians et véhicules. La ruminante était simplement victime d’une panne de la bétaillère supposée la conduire à une laiterie de la colline. Installées sur la montagnette depuis belle lurette, certaines étaient encore actives dans les années 1970.


Une autre tradition qui elle s’obstine, celle des chats arpentant les traverses de la Pointe courte. Cette presqu’île singulière, fief insoumis des Pointus, se jette dans l’étang sans trop y croire et sert de paradis terrestre aux félins errants. Dès potron-minet, ils s’en vont chercher pitance parmi les poissons débarqués, chose plus aisée que de s’en prendre aux volatiles. Le gabian, que rien n’effarouche, peut d’autant plus se reposer sur ses ailes. C’est là qu’Agnès Varda réalisa en 1955 son premier long-métrage, La Pointe courte, qui allait lancer la Nouvelle Vague du cinéma. Elle fut, disait-elle, fascinée par « la lumière écrasante » de ce « quartier insolite ».


Vous y goûterez, si la baraka vous habite, la véritable cuisine sétoise. Celle qui a puisé ses premières racines dans les plus anciennes civilisations méditerranéennes. Celle qui par la suite s’est enrichie des émigrés italiens du golfe de Naples après la révolution française et au cours du XIXe siècle, et des Pieds-noirs en 1962, rapatriés d’Algérie parfois originaires d’Italie et d’Espagne.


Une espèce ne figure pas dans ce bestiaire, le Sétoïe (prononcez sétoye) ou Sétois en occitan. Ce mammifère primate de la famille des hominidés à la peau tannée par le sel marin et à la langue qui ne connaît pas le e muet. Une espèce en danger de raréfaction au delà de l’épuisement.


Et si vous entendez parler d’une loutre à fourrure noire, qui aurait été aperçue au-dessus du cimetière Marin, ce n’est qu’une légende de plus… Il s’agirait en fait de la couleur de prédilection, l’outrenoir, d’un peintre centenaire qui, lorsqu’il n’en broie pas, se délecte d’un paysage radieux qu’il laissa aux nombreux confrères l’ayant côtoyé le soin de sublimer.


Jean-Renaud Cuaz

par Jean-Renaud Cuaz 17 juillet 2026
La mer, la mer, toujours… recommandée ! Dans cette Histoire des bains de mer à Sète , la grande bleue cesse d’être un simple décor. Françoise Lapeyre nous dévoile ce qu’elle fut autrefois, après des siècles d’appréhension : un remède. On y venait « prendre la vague » comme on va prendre les eaux à Balaruc. Le vitalisme marin attirait des milliers de curistes vers ce qui allait devenir la plus ancienne station balnéaire de la Méditerranée française. La plage était alors une ordonnance, la houle une embrocation salée, l’air marin un adjuvant contre les miasmes urbains. De nos jours, il suffit de contempler la plage de Sète pour croire que tout a toujours été là : le sable, les plagistes, la baignade et les brise-lames. Pourtant, derrière cette apparence se cache une histoire fascinante que l’historienne exhume avec une curiosité d’archéologue et un travail de bénédictin. Si la force de cet ouvrage réside dans l’étendue de son propos et dans la richesse de sa documentation — une mosaïque d’archives et de journaux oubliés, correspondances et cartes anciennes, gravures et photographies — l’autrice ne se contente pas de raconter l’histoire. Elle la reconstitue projet après projet, saison après saison, mode après mode… Surgit ainsi au fil des pages, entre des baigneuses crispées et leurs guides-baigneurs, une galerie de portraits déterminants : entrepreneurs audacieux, médecins visionnaires, hôteliers obligeants… Toute une société reprend vie, du Kurssal à la Corniche et la pointe du Lazaret. Et l’on découvre une ville qui invente peu à peu une vocation balnéaire sans jamais renier son identité portuaire et populaire. Françoise Lapeyre nous offre, en redonnant chair à un passé largement effacé par le temps et les transformations urbaines, bien davantage qu’un livre d’histoire locale : un miroir précieux de notre mémoire collective. Une saga sétoise indispensable pour comprendre le charme et l’attrait de la Reine des plages méditerranéennes qui poussa un poète moustachu à se fendre d’une supplique pour passer sa mort en vacance… le long de cette grève où le sable est si fin. Jean-Renaud Cuaz HISTOIRE DES BAINS DE MER À SÈTE La thérapie du corps et de l’esprit au XIXe siècle L’essor du tourisme balnéaire à partir du XXe siècle Autrice : Françoise Lapeyre 25 € | ISBN 9-78248131514 Format 30 x 21 cm | 220 pages Couverture rigide 
par Jean-Renaud Cuaz 24 juin 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUILLET Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 juin 2026
Une fois encore, elle manque le Panthéon. Voilà cent cinquante ans que George Sand a écrasé de sa botte son dernier cigare, et la République hésite encore à lui ouvrir ses portes de bronze quand tant d’hommes s’y sont engouffrés sans pouvoir arborer à la poitrine un chouia de son génie. Mais George avait l’habitude. Toute sa vie, elle aura fait grincer les gonds : pantalons, cigares, amours libres, idées avancées, succès populaire et phénomène médiatique. À Sète, deux Georges ont cultivé une semblable indépendance d’esprit. Georges Bayrou, moins connu du grand public que Gorge, fut tout aussi influent dans un univers footeux en ébullition depuis quelques jours. Ancien joueur international, il prit part à la pire défaite de l’équipe de France — 17 buts encaissés contre le Danemark — le 22 octobre 1908, lors du tournoi olympique de Londres qui se disputa avec 8 sélections d’amateurs, dont 2 formations françaises. L’équipe France A comptait dans ses rangs un ailier sétois : Georges Bayrou. Ce sera son unique sélection en équipe nationale. Pour sa défense, cette année 1908 voit la France enregistrer le pire bilan de son histoire : 5 défaites en 6 matchs, 5 buts marqués pour… 45 encaissés. Devenu président de l’Olympique de Cette puis du F.C. Sète, membre dirigeant de la Fédération française de football, il fut l’un des bâtisseurs du professionnalisme et conduisit le club sétois à ses heures les plus glorieuses. Son nom est encore inscrit sur le vieux stade sétois qui porte sa mémoire. Georges Brassens se méfiait, comme George, des conventions sociales. Les gendarmes, les juges, les cocus et les imbéciles heureux nourrissaient son bréviaire poétique. Il abhorrait l’uniforme, avait coutume d’écorcher le morne costume et de tanner à plate couture ce symbole d’autorité. « Sauf l’uniforme du facteur », disait-il à une époque où l’employé des PTT l’arborait à la manière d’une décoration. Sollicité de toute part pour préfacer livres et disques, un exercice auquel Brassens se soumettait non sans ronchonner, il prit sa plume pour un hommage à un ami, l’accordéoniste Édouard Duleu, et rendit sa préface le 30 septembre 1981, un mois avant qu’il ne signe un recommandé de la Faucheuse. En préfaceur obligé, il écrivait avant d’avaler sa chique : « Si l’enfer existe, on doit y être condamné à faire des préfaces. C’est un exercice qui ne m’enchante pas tellement. Mais comme ce pauvre monde est bourré d’inconséquences, j’ai passé ma vie à préfacer les disques et les livres de mes amis. Ma foi, les copains d’abord, et Édouard Duleu fait partie de la tribu. […] Dans cette région turbulente [NDR, le Nord où Édouard Duleu grandit et entama une carrière de pompier], le seul uniforme qu’on respecte, c’est celui de pompier, sans doute parce que le métier comporte plus de risques que d’avantages, qu’il signifie courage et dévouement, qu’il exclut l’autorité. Un tel uniforme ne vous demande jamais vos papiers. » George rédigeait elle-même ses préfaces, jusqu’à en faire un micro-genre littéraire. Ces avant-propos et dédicaces se lisent comme des vignettes et justifient l’affirmation de l’éditeur Hetzel selon laquelle ils forment « le plus magnifique examen qu’un grand esprit a fait de lui-même ». Le plus savoureux reste que Sand, à en croire ses contemporains, n’était pas une brillante causeuse. Dumas père décocha cette vacherie : «J’aimerais encore mieux lire son livre de dépenses que de causer avec elle ». Le mot aurait certainement amusé Brassens, collectionneur de piques bien tournées. Quant à Bayrou, homme de règlements et de statuts, il se serait plongé avec jubilation dans ces écritures comptables.
par Jean-Renaud Cuaz 27 mai 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUIN Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 24 avril 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MAI Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 avril 2026
C’est peut-être là le dernier bastion d’un ordre ancien. On a déconstruit le récit, éclaté les genres, hybridé les supports. Le roman n’est plus tout à fait un roman, l’essai se rêve fiction, la poésie se fait visuelle, sonore, performée. Mais la phrase, elle, persiste à commencer à gauche pour finir à droite, comme si elle ignorait tout du chaos environnant. On imagine que les récents séismes éditoriaux emporteraient aussi ce réflexe millénaire. Qu’après avoir bouleversé la forme, le fond, le modèle économique, on ose attaquer la direction. On lit bien en diagonale. Pourquoi pas en spirale ? Ou mieux encore : en tous sens à la fois, comme ces installations où le spectateur devient lecteur, marcheur, acrobate. Mais non. Nous restons sagement alignés, l’œil rivé à une trajectoire plate. À l’échelle du monde, pourtant, ce cheminement n’est pas à sens unique. D’autres civilisations ont tracé d’autres routes, tout aussi anciennes, tout aussi cohérentes. L’hébreu et l’arabe déroulent leurs phrases de droite à gauche, inversant le mouvement sans troubler la pensée. Le chinois classique, le japonais traditionnel, ont longtemps préféré la verticalité, déroulant le texte de haut en bas, colonne après colonne, comme une pluie de signes. Là aussi, la révolution numérique n’a pas tout balayé : ces systèmes persistent, s’adaptent, cohabitent avec les formats dominants. Mais pour qui a appris à lire de gauche à droite, ces autres directions conservent quelque chose d’exotique, presque déroutant, comme si le sens lui-même changeait avec le sens du regard. Il faut dire que chaque direction impose une discipline typographique particulière. La qualité d’une page ne tient pas seulement à ses mots, mais à la manière dont ils occupent l’espace. En Occident, la tradition a longuement poli l’art de la ligne : justification, césures, interlignage, équilibre des marges. Une bonne typographie se reconnaît à sa discrétion, à cette capacité à se faire oublier pour laisser passer le texte. Mais elle est aussi le produit d’un sens de lecture précis, d’une mécanique du regard. Inversez la direction, et tout est à repenser : les alignements, les rythmes, les blancs. La beauté d’une page hébraïque ou arabe ne repose pas sur les mêmes équilibres ; la verticalité asiatique invente d’autres respirations, d’autres tensions. Et pourtant, partout, la même exigence : que la forme serve le fond, sans jamais l’entraver. Les ingénieurs, les designers, les stratèges du numérique ont bien tenté quelques audaces. Le défilement vertical, d’abord, qui a failli tout bouleverser. Quelle idée étrange : lire de haut en bas ! On a cru un instant que le mouvement allait s’imposer, qu’il reléguerait la lecture horizontale au rang de curiosité historique. Mais très vite, l’horizontale est revenue par la bande. Les lignes restent orientées de gauche à droite, même si l’ensemble descend vers le bas, accentué par la lecture sur écran, le vôtre aujourd’hui… Comme si l’on ne pouvait pas totalement renoncer à cette vieille habitude, sorte de squelette invisible du texte. Et puis il y a les livres numériques, ces objets sans pages qui auraient pu tout permettre. Là encore, occasion manquée. On aurait pu imaginer des textes qui se déploient autrement, qui s’organisent selon des logiques nouvelles, libérés de leur reliure, et libérant le lecteur de cette contrainte directionnelle. Mais la plupart du temps, le livre numérique imite le livre papier avec une fidélité presque touchante. On tourne des pages virtuelles, on simule des marges, on conserve les lignes bien sages, de gauche à droite — ou de droite à gauche quand la langue l’exige — mais sans véritable réinvention formelle. Comme si, au moment de tout réinventer, on avait décidé de ne rien changer d’essentiel. Avec un sens du timing remarquable, intervient la proposition d’une clause de conscience pour auteurs désabusés. Puisque tout vacille, pourquoi ne pas leur offrir le droit de se retirer si l’orientation du contexte heurte leurs convictions profondes ? Refuser une publication au motif que la ligne éditoriale ne va pas dans le bon sens, exiger une diagonale éthique, revendiquer une verticalité engagée. On imagine déjà les contrats : « L’auteur se réserve le droit de rompre en cas d’alignement jugé contraire à son orientation intime. » Après tout, si la forme conditionne le sens, pourquoi ne pas faire de la direction une affaire morale ? Ce serait pousser la logique contemporaine jusqu’à son point d’ironie le plus pur : transformer un geste typographique en question de conscience. Il y a sans doute une part de paresse dans cette persistance. Réapprendre à lire serait une entreprise vertigineuse. Cela supposerait de reconfigurer notre rapport au langage, à la syntaxe, au temps même de la lecture. Car lire de gauche à droite, ce n’est pas seulement une convention graphique : c’est une manière de penser. Une progression, une logique, une causalité. On commence, on développe, on conclut. On suit un fil. On avance. Changer de direction, ce serait peut-être aussi changer de pensée. Et ça, c’est une autre affaire. Mais il y a aussi, dans cette obstination, quelque chose de comique. On imagine volontiers un futur proche où les livres seraient entièrement immersifs, où les textes flotteraient dans l’espace, où le lecteur naviguerait littéralement à l’intérieur des phrases. Et pourtant, même dans ce décor futuriste, il y aurait sans doute quelqu’un pour organiser les mots en lignes, bien alignées, dans un sens ou dans un autre, avec le même souci presque maniaque de l’équilibre typographique, de la régularité, de cette fameuse « couleur » de la page que traquent les typographes. Les éditeurs eux-mêmes, pourtant si prompts à annoncer des ruptures radicales, semblent étrangement silencieux sur cette question. On les entend parler de diversification, d’innovation, de nouvelles écritures, mais jamais — ou presque — de renverser le sens de lecture. Comme si cela relevait de l’impensable, du tabou. On peut tout changer, sauf ça. Il y a des limites à la révolution, et elles passent peut-être par des détails aussi discrets qu’un alignement de texte ou une direction de ligne. Et le lecteur, dans tout cela ? Il s’adapte à tout, ou presque. Il lit sur papier de toute taille, sur écran, sur téléphone. Il accepte les notifications, les distractions, les interruptions permanentes. Il lit par fragments, par bribes, par à-coups. Mais il lit toujours selon une direction apprise, intériorisée, presque corporelle. Comme une fidélité obstinée, presque émouvante. On pourrait y voir une forme de résistance : dans un monde qui change trop vite, garder au moins une chose intacte. Ou bien est-ce l’inverse : une preuve que, malgré toutes les proclamations de rupture, rien n’a vraiment changé en profondeur ? Peut-être que le véritable conservatisme de l’édition ne se situe pas là où on le croit — dans les catalogues, les genres, les auteurs — mais dans ce geste minuscule et quotidien, ce glissement du regard selon un axe donné. Une habitude si profondément ancrée qu’elle échappe à toute remise en question, même quand tout le reste vacille. Il est tentant, finalement, de pousser l’ironie plus loin. Et si ce fameux séisme éditorial n’était qu’un tremblement de surface ? Un bruit, une agitation, une série de transformations visibles, mais qui laissent intacte la structure la plus intime de la lecture ? Comme ces villes reconstruites après un tremblement de terre, où les bâtisses changent mais où les rues conservent le même tracé. Car après tout, lire dans un sens donné, qu’il soit horizontal ou vertical, c’est peut-être la véritable infrastructure du livre. Ce qui ne se voit pas, mais qui conditionne tout le reste. On peut changer les matériaux, les formats, les supports… les directeurs, mais tant que cette direction subsiste — et avec elle une certaine idée de la bonne forme typographique — quelque chose de fondamental demeure. Une continuité discrète, presque invisible, mais tenace. Alors oui, le monde de l’édition tremble. Oui, les repères bougent, les certitudes s’effritent, un abysse isole les cafés de Flore et des Deux Magots du reste de la planète. Mais au milieu de ce cataclysme germanopratin, nos yeux poursuivent leur chemin tranquille, fidèles à une trajectoire apprise — qu’elle aille de gauche à droite, de droite à gauche ou de haut en bas. Et c’est peut-être là, au fond, la grande ironie : dans un univers qui se rêve en perpétuelle révolution, le geste le plus banal, le plus automatique, reste désespérément inchangé. Comme si, pour continuer à avancer de gauche à droite, il nous fallait paradoxalement tourner les pages de droite à gauche. Jean-Renaud Cuaz, éditeur & typographiste
par Jean-Renaud Cuaz 26 mars 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS D’AVRIL Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 25 février 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MARS Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 8 février 2026
Il est des villes que l’on visite, et d’autres qui vous visitent. Sète appartient à cette seconde espèce, rare et obstinée. Elle n’entre pas par effraction : elle s’insinue. Elle attend que l’on baisse la garde, que l’on pose la valise, que l’on s’asseye un instant face à l’eau, et alors seulement elle s’avance, soyeuse, lumineuse, presque distraite, comme si elle n’était pas sûre d’être désirée. C’est souvent à cet instant que le lien se noue — à notre insu. Sète la Soyeuse n’est pas un livre sur une ville ; c’est un livre dans une ville. Il s’y promène, y flâne, y hésite. Il marche à hauteur d’homme, parfois à hauteur de colombe, parfois au ras des pavés, là où l’ombre et la lumière négocient sans cesse leurs frontières. Ici, rien de la carte postale appuyée ni du folklore empesé. La ville n’est ni décor ni sujet : elle est présence, respiration, partenaire de dialogue. Elle écoute autant qu’elle parle. Il faut accepter d’entrer dans ces pages comme on entre dans un rêve éveillé : sans chercher l’itinéraire le plus court. On y croise des figures — passantes, amicales, fugaces — des voix venues de la littérature, de la mémoire, du vent marin. On y sent la mer, bien sûr. Elle est là comme une sœur ancienne : parfois nourricière, parfois indifférente, toujours souveraine. Et surtout, il y a la lumière. Non pas celle qui flatte, mais celle qui révèle. Une lumière qui polit les façades, fatigue les corps, éclaire les visages de l’intérieur. Une lumière qui semble avoir sa propre mémoire. Ce livre avance par touches, par éclats, par stations sensibles. Il n’explique pas : il accorde. Il accorde le regard du lecteur à celui de l’auteur, comme on accorde un instrument avant de jouer. Alors seulement peut naître cette musique particulière, faite de déambulations, de souvenirs appelés sans être convoqués, de rencontres qui laissent une trace plus durable que bien des certitudes. On comprend peu à peu que Sète n’est pas ici une ville figée dans son histoire, mais un organisme vivant, traversé de couches, de contradictions, de fidélités et d’infidélités assumées. Il y a dans ces pages une tendresse sans mièvrerie, une ironie douce, une liberté de ton rare. François Mottier se permet d’aimer sans posséder, de critiquer sans régler de comptes, de douter sans se retirer. Cette position — ni conquérante ni soumise — est sans doute la seule possible face à une ville comme Sète. Elle ne se donne pas à qui la regarde de haut ; elle s’offre à qui accepte de marcher à son rythme, de se perdre un peu, d’écouter les voix râpeuses des comptoirs, le froissement discret des cimetières, les silences pleins des canaux à l’aube. Lire Sète la Soyeuse , c’est aussi accepter l’idée qu’une ville puisse devenir un état intérieur. Qu’elle puisse agir comme un révélateur, un miroir légèrement déformant, mais juste. Certains appelleront cela un attachement, d’autres un syndrome. Peu importe le mot. Ce qui compte, c’est ce mouvement intime, presque physique, qui pousse à revenir, ou du moins à ne jamais tout à fait partir. Une ville que l’on emporte avec soi, sans s’en rendre compte, dans la poche intérieure de la veste. Nul besoin ici de guider, encore moins d’interpréter. Contentons-nous d’inviter. À la lenteur, à la disponibilité, à cette attention flottante qui permet aux livres — comme aux villes — de faire leur œuvre en nous. On referme Sète la Soyeuse comme on referme une fenêtre après le passage du vent. L’air a changé. La lumière aussi. La ville n’a rien imposé : elle a effleuré, enveloppé, glissé. Et comme la soie, elle demeure, longtemps, dans la mémoire et sous la peau. N.B. : Démêler la plume ébouriffée qui accoucha d’un manuscrit reçu après le décès de l’auteur ne fut pas de tout repos. 58 pages griffonnées, raturées, amendées… Le choix du titre résistait lui aussi au moindre décryptage : LEGx11 - Une histoire de joutes sétoises . Sans aucune mention dans son roman de cette prothèse—sauf dans la note de l’auteur— ou de combats nautiques, fallait-il le conserver, seul, ou l’assortir ?… Un compromis se dessinait. Sète la Soyeuse semblait se tisser en filigrane au fil des pages d’un livre en gestation… Un supplément a été joint au roman : le blog The Goldyssey tenu par l’auteur. Écrit en 2012-2013 , il révèle un poète éperdument vagabond, et contient une sorte d’annexe au texte Une Garbo dans son dédale : Greta & Mauritz décrit une passion tumultueuse mêlant réalité et fiction qui lia, de 1924 à 1928 , la jeune Greta Garbo à Mauritz Stiller, tour à tour pygmalion et amant, metteur en scène extravagant et meurtri, l’homme qui créa littéralement la Divine un siècle avant que François Mottier n’en ait eu l’idée. Titre : Sète la Soyeuse Auteur : François Mottier 20 € | ISBN : 9-782487-131507 Format : 16,5 x 24 cm | 200 pages Date de parution : février 2026 Feuilleter le livre Commander le livre
par Jean-Renaud Cuaz 29 janvier 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE FÉVRIER Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
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