
Delphine
Le Sausse
49 ans,
Übermensch
d’une confondante
normalité.
Elle sera la dernière — avec Simon Caselli — à
porter la flamme olympique à son entrée
dans la ville de Sète, et Delphine Le Sausse
sait à quoi elle doit ce privilège : à son irrépressible
désir d’aller
plus vite, plus haut, plus fort, la
devise — vidée de sa valeur métaphysique — des
JO depuis ceux de Paris, en 1924. Cent ans plus
tard, sûr qu’elle aura une pensée forte pour son
grand-père maternel, Raphaël Scialo, le prof de
sport du lycée Paul Valéry qui, le jour de sa
retraite, a monté et descendu les marches sur les
mains ! Sa fille, Mireille, a suivi son Bernard dans
l’arrière-pays niçois, à Lantosque : il suffit de dire
qu’il y tenait une pharmacie pour déterminer les
deux atavismes de la vie de Delphine, laquelle se
montre brillante quand il s’agit de démarrer une
scolarité à Sète, puisque le couple y a élu domicile
au moment où il a fallu se rapprocher du grandpère,
désormais veuf.
Elle fait les écoles Langevin
puis St-Joseph, met un point d’honneur à ramener
à l’aïeul
les meilleures notes en sport. Il lui
répond, inlassablement,
oui, mais tu as eu
combien, en maths, et elle jubile, parce qu’elle
excelle, aussi. Ses parents refusent le sport-études
en 6e —
ça n’est pas un métier,
sportif — elle obtient un Bac scientifique avec un
an d’avance et si Mme Monterro la rêve en Maths
Sup / Maths Spé, elle oscille (pas longtemps) entre
l’UREPS et pharma’, choisit la seconde option et
fait bien : elle sera la plus jeune
Thésée de France,
sans vaincre de Minotaure mais en oeuvrant sur
le
Botrops Lanceloatus, ce serpent mortel de la
Martinique, où elle a passé six mois.
Ça sera un
peu tout pour l’insouciance — si on ose
dire — parce que l’apothicaire du 1, rue Henri
Barbusse est malade et décède brutalement
quand elle a 23 ans. Elle se retrouve, quand ses
copains de Montpellier font des remplacements
dans des officines exotiques à
reprendre la
boutique, avec des fournisseurs qui ne suivent
pas, des clients qui ne veulent pas qu’une
jeunette les prenne en charge. Elle aurait préféré
ne pas avoir de pharmacie et garder son père,
doit gérer le rapport à sa mère qui, bien que sans
diplôme, a su gardé des parts dans l’affaire,
trouve (encore) à s’échapper en faisant du sport,
beaucoup de sport. Avec une prédilection pour le
ski. À Font-Romeu, où la famille a un pied-à-terre.
Elle se débrouille (euphémisme) — la meilleure de
ceux qui n’ont pas fait Sport-Études — veut
passer le Brevet d’État de moniteur de ski,
comme son compagnon de l’époque. Elle s’en
souvient, c’était l’année de l’affaire Cantat (ou
Trintignant, c’est selon) et quelque chose aurait
dû lui mettre la puce à l’oreille. Cet homme, dont
elle est amoureuse, est pervers, narcissique, la
pousse à se mettre en danger là où elle, toujours,
craint qu’il ne se fasse mal. Des amis l’ont avertie,
elle a du mal à cacher les marques qu’il lui laisse
lors de ses accès de colère, mais ce jour-là, en
hors-piste, elle va prendre
une mauvaise
décision, pour lui montrer qu’il avait tort. Elle va
y aller,
tout droit entre les rochers, se faire mal,
sans doute, il comprendra. Las, on n’anticipe
jamais la phénoménologie et certaines directions
prises, en un millième de seconde, déterminent
tout ce qui va suivre, une vie entière, parfois. Ses
deux skis se sont arrêtés net, elle a une vertèbre
éclatée, la moëlle épinière touchée. Les secours
sont longs et difficiles, le diagnostic tarde, elle est
hélitreuillée à Perpignan, ramenée en rééducation
à Montpellier, où elle aperçoit une enseigne :
Propara Clinique, spécialisée pour les
paraplégiques.
Vous ne remarcherez pas, lui diton.
Elle se prend
une grosse claque, refuse les
visites au centre, dans un premier temps, passe
un mois sans bouger, voit sa vie
se déliter, l’autre
venir lui reprocher de ne pas avoir fait attention.
C’est vrai, elle a tout, un bon métier, elle est jolie,
elle a plein d’amis etc. Dont des pharmaciens qui
vont l’aider — aux commandes, à la caisse — le
temps de son indisponibilité. Les mots des clients laissés sur un grand cahier l’aident à reprendre
confiance — son talon d’Achille, par fait
contrepoids de sa réussite — elle se bat, chez le
kiné tous les jours, reprend en fauteuil, puis en
béquilles, déteste qu’on la voie comme une
handicapée. Un dernier accès de lucidité la
pousse à se défaire — plainte à l’appui — de son
âme damnée.
Elle ne peut plus
revenir en arrière,
à 28 ans, donc va de l’avant : ce pourrait être une
devise shadock, mais c’est comme ça qu’elle se
reconstruit, Delphine.
Redébute, avec
l’infantilisation qui va avec, va nager, réapprend
à skier en fauteuil jusqu’à l’Équipe de France
paralympique, en 2010. C’est le regard de l’autre
qui définit le handicap, parce que la logique de
l’émulation et de la performance est la même,
qu’on soit valide ou pas. Ce qui ne veut rien dire,
de surcroît, parce qu’un sportif invalide sera
toujours plus résistant et performant qu’un
valide qui ne teste pas ses limites. Il y aurait
quelque chose à creuser, psychanalytiquement,
chez cette jeune femme remarquable qui va
chercher des astres noirs pour se mettre en
danger : la perte de ses (re)pères,
le besoin
d’affection.
L’idée, saugrenue, que
personne ne
voudra d’elle, même si elle a tout. Une
dépréciation permanente, que n’aide pas l’idée
qu’elle ne pourra plus, maintenant, aller courir,
ou servir les verres à la Ola, chez son ami Claude
Herzog.
Mais les épreuves ont ceci de fondateur
qu’elles aident à accepter des paliers. Elle aura
d’autres histoires compliquées, jusqu’à ce
qu’apparaisse David Guérin, dans sa vie. Lui n’est
pas d’ici — c'est un Montpelliérain exilé au
Puy — ils se complètent parce qu’elle ne s’est
jamais vraiment remise du départ de son
inséparable copine de classe, Caroline Skalli, avec
qui elle partageait tant, au-dessus de la Butte
ronde, qu’elle en a laissé passer les autres.
C’est
difficile de s’intégrer à Sète, lâche-t-elle, elle qui y
est arrivée à… deux ans et demi. Mais qui n’a ni
jouteur, ni pêcheur, ni mareyeur dans sa famille.
Elle aime sa ville —
qui s’embellit, mais grossit
trop — elle a, comme elle, du caractère, une
histoire particulière, de ruptures et de
continuité : après tout, même après l’accident — le
Συμβεβηκός*, en philosophie ce qui appartient à
une substance de façon non nécessaire, qui
n’existe pas par soi — elle a la
fierté de
(quasiment) tout faire comme avant. Le même
métier, le même sport. Elle a les mêmes amis,
sans doute soulagés de l’avoir vue renaître,
même avec des béquilles.
C’est Rose, née en 2015,
qui l’a aidée à accepter le fauteuil, quand elle en a
besoin. Élue municipale —
pour un mandat,
seulement ! — elle ne se souvient pas avoir brillé
au stationnement et à la circulation, mais n’a pas
lâché le morceau quant à l’accessibilité. Elle
n’était déjà plus au conseil quand François
Commeinhes l’a invitée à inaugurer l’ascenseur
en lui glissant :
c’est grâce à vous.
Le comité
olympique doit décider de l’ordre de passage des
porteurs de la flamme, mais il est quasiment
acquis qu’elle sera la dernière à la mener dans
l’île singulière. Comme un juste retour des
choses. Pas de revanche sur le sort, puisque celuici
n’a (jamais) rien volé ; mais sur une sélection
qu’elle aurait pu (dû ?) connaître à Vancouver, en
2010, si elle avait été plus avertie des conditions
de lobbying entourant les choix des fédérations.
4 ans d’entrainement pour finir à la roulette
russe, très peu pour elle, alors elle s’éclate, en ski
nautique — 16 fois championne du monde quand
même ! — ou sur les pistes, figures libres ou
imposées. Va voir Rose s’illustrer dans des
compétitions de skate-board : les histoires
familiales, même chaotiques, sont faites de
redites et de recommencements.
Elle
évolue sur
certaines choses, prend conscience de celles
qu’elle ne pourra pas faire. Mais c’est le lot de
chacun de renoncer (un peu) au fur et à mesure
que l’âge avance. Elle atteindra la cinquantaine
l’année prochaine, a passé la moitié de sa vie
dans la pharmacie — même si l’époque
flaubertienne des notables a disparu — mais ne
s’est jamais ennuyée, et pour cause : elle a plus
vécu que si elle avait mille ans. Et ne manquera
pas de se lancer de nouveaux défis, puisqu’il est
acquis, en sport comme dans la vie, que c’est
toujours en envisageant le plus loin qu’on arrive
à avancer.
Elle
ne fera pas le Mont-Blanc comme
Jean-Yves le Meur, dont
Faux-Pas (Glénat, 2007)
raconte comment il a gravi le sommet, béquilles
aux poings, appuyé sur une seule prothèse. Mais
elle ne le fera pas parce qu’elle ne juge pas
nécessaire de le faire ; sinon, elle s’y attèlerait et,
au vu du pourcentage de ce qu’elle a réussi dans
sa vie — et de ce qu’elle a raté — y parviendrait
sans nul doute. Une fois qu’on sait ce que donne
de
mal appréhender la chute, on fait ce qu’il faut
pour l’éviter. Tomber sept fois pour se relever
huit, disent les Japonais. Ça tombe bien, elle en
est à Sète. Pile.
LC
*symbebèkos

La mer, la mer, toujours… recommandée ! Dans cette Histoire des bains de mer à Sète , la grande bleue cesse d’être un simple décor. Françoise Lapeyre nous dévoile ce qu’elle fut autrefois, après des siècles d’appréhension : un remède. On y venait « prendre la vague » comme on va prendre les eaux à Balaruc. Le vitalisme marin attirait des milliers de curistes vers ce qui allait devenir la plus ancienne station balnéaire de la Méditerranée française. La plage était alors une ordonnance, la houle une embrocation salée, l’air marin un adjuvant contre les miasmes urbains. De nos jours, il suffit de contempler la plage de Sète pour croire que tout a toujours été là : le sable, les plagistes, la baignade et les brise-lames. Pourtant, derrière cette apparence se cache une histoire fascinante que l’historienne exhume avec une curiosité d’archéologue et un travail de bénédictin. Si la force de cet ouvrage réside dans l’étendue de son propos et dans la richesse de sa documentation — une mosaïque d’archives et de journaux oubliés, correspondances et cartes anciennes, gravures et photographies — l’autrice ne se contente pas de raconter l’histoire. Elle la reconstitue projet après projet, saison après saison, mode après mode… Surgit ainsi au fil des pages, entre des baigneuses crispées et leurs guides-baigneurs, une galerie de portraits déterminants : entrepreneurs audacieux, médecins visionnaires, hôteliers obligeants… Toute une société reprend vie, du Kurssal à la Corniche et la pointe du Lazaret. Et l’on découvre une ville qui invente peu à peu une vocation balnéaire sans jamais renier son identité portuaire et populaire. Françoise Lapeyre nous offre, en redonnant chair à un passé largement effacé par le temps et les transformations urbaines, bien davantage qu’un livre d’histoire locale : un miroir précieux de notre mémoire collective. Une saga sétoise indispensable pour comprendre le charme et l’attrait de la Reine des plages méditerranéennes qui poussa un poète moustachu à se fendre d’une supplique pour passer sa mort en vacance… le long de cette grève où le sable est si fin. Jean-Renaud Cuaz HISTOIRE DES BAINS DE MER À SÈTE La thérapie du corps et de l’esprit au XIXe siècle L’essor du tourisme balnéaire à partir du XXe siècle Autrice : Françoise Lapeyre 25 € | ISBN 9-78248131514 Format 30 x 21 cm | 220 pages Couverture rigide

Une fois encore, elle manque le Panthéon. Voilà cent cinquante ans que George Sand a écrasé de sa botte son dernier cigare, et la République hésite encore à lui ouvrir ses portes de bronze quand tant d’hommes s’y sont engouffrés sans pouvoir arborer à la poitrine un chouia de son génie. Mais George avait l’habitude. Toute sa vie, elle aura fait grincer les gonds : pantalons, cigares, amours libres, idées avancées, succès populaire et phénomène médiatique. À Sète, deux Georges ont cultivé une semblable indépendance d’esprit. Georges Bayrou, moins connu du grand public que Gorge, fut tout aussi influent dans un univers footeux en ébullition depuis quelques jours. Ancien joueur international, il prit part à la pire défaite de l’équipe de France — 17 buts encaissés contre le Danemark — le 22 octobre 1908, lors du tournoi olympique de Londres qui se disputa avec 8 sélections d’amateurs, dont 2 formations françaises. L’équipe France A comptait dans ses rangs un ailier sétois : Georges Bayrou. Ce sera son unique sélection en équipe nationale. Pour sa défense, cette année 1908 voit la France enregistrer le pire bilan de son histoire : 5 défaites en 6 matchs, 5 buts marqués pour… 45 encaissés. Devenu président de l’Olympique de Cette puis du F.C. Sète, membre dirigeant de la Fédération française de football, il fut l’un des bâtisseurs du professionnalisme et conduisit le club sétois à ses heures les plus glorieuses. Son nom est encore inscrit sur le vieux stade sétois qui porte sa mémoire. Georges Brassens se méfiait, comme George, des conventions sociales. Les gendarmes, les juges, les cocus et les imbéciles heureux nourrissaient son bréviaire poétique. Il abhorrait l’uniforme, avait coutume d’écorcher le morne costume et de tanner à plate couture ce symbole d’autorité. « Sauf l’uniforme du facteur », disait-il à une époque où l’employé des PTT l’arborait à la manière d’une décoration. Sollicité de toute part pour préfacer livres et disques, un exercice auquel Brassens se soumettait non sans ronchonner, il prit sa plume pour un hommage à un ami, l’accordéoniste Édouard Duleu, et rendit sa préface le 30 septembre 1981, un mois avant qu’il ne signe un recommandé de la Faucheuse. En préfaceur obligé, il écrivait avant d’avaler sa chique : « Si l’enfer existe, on doit y être condamné à faire des préfaces. C’est un exercice qui ne m’enchante pas tellement. Mais comme ce pauvre monde est bourré d’inconséquences, j’ai passé ma vie à préfacer les disques et les livres de mes amis. Ma foi, les copains d’abord, et Édouard Duleu fait partie de la tribu. […] Dans cette région turbulente [NDR, le Nord où Édouard Duleu grandit et entama une carrière de pompier], le seul uniforme qu’on respecte, c’est celui de pompier, sans doute parce que le métier comporte plus de risques que d’avantages, qu’il signifie courage et dévouement, qu’il exclut l’autorité. Un tel uniforme ne vous demande jamais vos papiers. » George rédigeait elle-même ses préfaces, jusqu’à en faire un micro-genre littéraire. Ces avant-propos et dédicaces se lisent comme des vignettes et justifient l’affirmation de l’éditeur Hetzel selon laquelle ils forment « le plus magnifique examen qu’un grand esprit a fait de lui-même ». Le plus savoureux reste que Sand, à en croire ses contemporains, n’était pas une brillante causeuse. Dumas père décocha cette vacherie : «J’aimerais encore mieux lire son livre de dépenses que de causer avec elle ». Le mot aurait certainement amusé Brassens, collectionneur de piques bien tournées. Quant à Bayrou, homme de règlements et de statuts, il se serait plongé avec jubilation dans ces écritures comptables.

C’est peut-être là le dernier bastion d’un ordre ancien. On a déconstruit le récit, éclaté les genres, hybridé les supports. Le roman n’est plus tout à fait un roman, l’essai se rêve fiction, la poésie se fait visuelle, sonore, performée. Mais la phrase, elle, persiste à commencer à gauche pour finir à droite, comme si elle ignorait tout du chaos environnant. On imagine que les récents séismes éditoriaux emporteraient aussi ce réflexe millénaire. Qu’après avoir bouleversé la forme, le fond, le modèle économique, on ose attaquer la direction. On lit bien en diagonale. Pourquoi pas en spirale ? Ou mieux encore : en tous sens à la fois, comme ces installations où le spectateur devient lecteur, marcheur, acrobate. Mais non. Nous restons sagement alignés, l’œil rivé à une trajectoire plate. À l’échelle du monde, pourtant, ce cheminement n’est pas à sens unique. D’autres civilisations ont tracé d’autres routes, tout aussi anciennes, tout aussi cohérentes. L’hébreu et l’arabe déroulent leurs phrases de droite à gauche, inversant le mouvement sans troubler la pensée. Le chinois classique, le japonais traditionnel, ont longtemps préféré la verticalité, déroulant le texte de haut en bas, colonne après colonne, comme une pluie de signes. Là aussi, la révolution numérique n’a pas tout balayé : ces systèmes persistent, s’adaptent, cohabitent avec les formats dominants. Mais pour qui a appris à lire de gauche à droite, ces autres directions conservent quelque chose d’exotique, presque déroutant, comme si le sens lui-même changeait avec le sens du regard. Il faut dire que chaque direction impose une discipline typographique particulière. La qualité d’une page ne tient pas seulement à ses mots, mais à la manière dont ils occupent l’espace. En Occident, la tradition a longuement poli l’art de la ligne : justification, césures, interlignage, équilibre des marges. Une bonne typographie se reconnaît à sa discrétion, à cette capacité à se faire oublier pour laisser passer le texte. Mais elle est aussi le produit d’un sens de lecture précis, d’une mécanique du regard. Inversez la direction, et tout est à repenser : les alignements, les rythmes, les blancs. La beauté d’une page hébraïque ou arabe ne repose pas sur les mêmes équilibres ; la verticalité asiatique invente d’autres respirations, d’autres tensions. Et pourtant, partout, la même exigence : que la forme serve le fond, sans jamais l’entraver. Les ingénieurs, les designers, les stratèges du numérique ont bien tenté quelques audaces. Le défilement vertical, d’abord, qui a failli tout bouleverser. Quelle idée étrange : lire de haut en bas ! On a cru un instant que le mouvement allait s’imposer, qu’il reléguerait la lecture horizontale au rang de curiosité historique. Mais très vite, l’horizontale est revenue par la bande. Les lignes restent orientées de gauche à droite, même si l’ensemble descend vers le bas, accentué par la lecture sur écran, le vôtre aujourd’hui… Comme si l’on ne pouvait pas totalement renoncer à cette vieille habitude, sorte de squelette invisible du texte. Et puis il y a les livres numériques, ces objets sans pages qui auraient pu tout permettre. Là encore, occasion manquée. On aurait pu imaginer des textes qui se déploient autrement, qui s’organisent selon des logiques nouvelles, libérés de leur reliure, et libérant le lecteur de cette contrainte directionnelle. Mais la plupart du temps, le livre numérique imite le livre papier avec une fidélité presque touchante. On tourne des pages virtuelles, on simule des marges, on conserve les lignes bien sages, de gauche à droite — ou de droite à gauche quand la langue l’exige — mais sans véritable réinvention formelle. Comme si, au moment de tout réinventer, on avait décidé de ne rien changer d’essentiel. Avec un sens du timing remarquable, intervient la proposition d’une clause de conscience pour auteurs désabusés. Puisque tout vacille, pourquoi ne pas leur offrir le droit de se retirer si l’orientation du contexte heurte leurs convictions profondes ? Refuser une publication au motif que la ligne éditoriale ne va pas dans le bon sens, exiger une diagonale éthique, revendiquer une verticalité engagée. On imagine déjà les contrats : « L’auteur se réserve le droit de rompre en cas d’alignement jugé contraire à son orientation intime. » Après tout, si la forme conditionne le sens, pourquoi ne pas faire de la direction une affaire morale ? Ce serait pousser la logique contemporaine jusqu’à son point d’ironie le plus pur : transformer un geste typographique en question de conscience. Il y a sans doute une part de paresse dans cette persistance. Réapprendre à lire serait une entreprise vertigineuse. Cela supposerait de reconfigurer notre rapport au langage, à la syntaxe, au temps même de la lecture. Car lire de gauche à droite, ce n’est pas seulement une convention graphique : c’est une manière de penser. Une progression, une logique, une causalité. On commence, on développe, on conclut. On suit un fil. On avance. Changer de direction, ce serait peut-être aussi changer de pensée. Et ça, c’est une autre affaire. Mais il y a aussi, dans cette obstination, quelque chose de comique. On imagine volontiers un futur proche où les livres seraient entièrement immersifs, où les textes flotteraient dans l’espace, où le lecteur naviguerait littéralement à l’intérieur des phrases. Et pourtant, même dans ce décor futuriste, il y aurait sans doute quelqu’un pour organiser les mots en lignes, bien alignées, dans un sens ou dans un autre, avec le même souci presque maniaque de l’équilibre typographique, de la régularité, de cette fameuse « couleur » de la page que traquent les typographes. Les éditeurs eux-mêmes, pourtant si prompts à annoncer des ruptures radicales, semblent étrangement silencieux sur cette question. On les entend parler de diversification, d’innovation, de nouvelles écritures, mais jamais — ou presque — de renverser le sens de lecture. Comme si cela relevait de l’impensable, du tabou. On peut tout changer, sauf ça. Il y a des limites à la révolution, et elles passent peut-être par des détails aussi discrets qu’un alignement de texte ou une direction de ligne. Et le lecteur, dans tout cela ? Il s’adapte à tout, ou presque. Il lit sur papier de toute taille, sur écran, sur téléphone. Il accepte les notifications, les distractions, les interruptions permanentes. Il lit par fragments, par bribes, par à-coups. Mais il lit toujours selon une direction apprise, intériorisée, presque corporelle. Comme une fidélité obstinée, presque émouvante. On pourrait y voir une forme de résistance : dans un monde qui change trop vite, garder au moins une chose intacte. Ou bien est-ce l’inverse : une preuve que, malgré toutes les proclamations de rupture, rien n’a vraiment changé en profondeur ? Peut-être que le véritable conservatisme de l’édition ne se situe pas là où on le croit — dans les catalogues, les genres, les auteurs — mais dans ce geste minuscule et quotidien, ce glissement du regard selon un axe donné. Une habitude si profondément ancrée qu’elle échappe à toute remise en question, même quand tout le reste vacille. Il est tentant, finalement, de pousser l’ironie plus loin. Et si ce fameux séisme éditorial n’était qu’un tremblement de surface ? Un bruit, une agitation, une série de transformations visibles, mais qui laissent intacte la structure la plus intime de la lecture ? Comme ces villes reconstruites après un tremblement de terre, où les bâtisses changent mais où les rues conservent le même tracé. Car après tout, lire dans un sens donné, qu’il soit horizontal ou vertical, c’est peut-être la véritable infrastructure du livre. Ce qui ne se voit pas, mais qui conditionne tout le reste. On peut changer les matériaux, les formats, les supports… les directeurs, mais tant que cette direction subsiste — et avec elle une certaine idée de la bonne forme typographique — quelque chose de fondamental demeure. Une continuité discrète, presque invisible, mais tenace. Alors oui, le monde de l’édition tremble. Oui, les repères bougent, les certitudes s’effritent, un abysse isole les cafés de Flore et des Deux Magots du reste de la planète. Mais au milieu de ce cataclysme germanopratin, nos yeux poursuivent leur chemin tranquille, fidèles à une trajectoire apprise — qu’elle aille de gauche à droite, de droite à gauche ou de haut en bas. Et c’est peut-être là, au fond, la grande ironie : dans un univers qui se rêve en perpétuelle révolution, le geste le plus banal, le plus automatique, reste désespérément inchangé. Comme si, pour continuer à avancer de gauche à droite, il nous fallait paradoxalement tourner les pages de droite à gauche. Jean-Renaud Cuaz, éditeur & typographiste

Il est des villes que l’on visite, et d’autres qui vous visitent. Sète appartient à cette seconde espèce, rare et obstinée. Elle n’entre pas par effraction : elle s’insinue. Elle attend que l’on baisse la garde, que l’on pose la valise, que l’on s’asseye un instant face à l’eau, et alors seulement elle s’avance, soyeuse, lumineuse, presque distraite, comme si elle n’était pas sûre d’être désirée. C’est souvent à cet instant que le lien se noue — à notre insu. Sète la Soyeuse n’est pas un livre sur une ville ; c’est un livre dans une ville. Il s’y promène, y flâne, y hésite. Il marche à hauteur d’homme, parfois à hauteur de colombe, parfois au ras des pavés, là où l’ombre et la lumière négocient sans cesse leurs frontières. Ici, rien de la carte postale appuyée ni du folklore empesé. La ville n’est ni décor ni sujet : elle est présence, respiration, partenaire de dialogue. Elle écoute autant qu’elle parle. Il faut accepter d’entrer dans ces pages comme on entre dans un rêve éveillé : sans chercher l’itinéraire le plus court. On y croise des figures — passantes, amicales, fugaces — des voix venues de la littérature, de la mémoire, du vent marin. On y sent la mer, bien sûr. Elle est là comme une sœur ancienne : parfois nourricière, parfois indifférente, toujours souveraine. Et surtout, il y a la lumière. Non pas celle qui flatte, mais celle qui révèle. Une lumière qui polit les façades, fatigue les corps, éclaire les visages de l’intérieur. Une lumière qui semble avoir sa propre mémoire. Ce livre avance par touches, par éclats, par stations sensibles. Il n’explique pas : il accorde. Il accorde le regard du lecteur à celui de l’auteur, comme on accorde un instrument avant de jouer. Alors seulement peut naître cette musique particulière, faite de déambulations, de souvenirs appelés sans être convoqués, de rencontres qui laissent une trace plus durable que bien des certitudes. On comprend peu à peu que Sète n’est pas ici une ville figée dans son histoire, mais un organisme vivant, traversé de couches, de contradictions, de fidélités et d’infidélités assumées. Il y a dans ces pages une tendresse sans mièvrerie, une ironie douce, une liberté de ton rare. François Mottier se permet d’aimer sans posséder, de critiquer sans régler de comptes, de douter sans se retirer. Cette position — ni conquérante ni soumise — est sans doute la seule possible face à une ville comme Sète. Elle ne se donne pas à qui la regarde de haut ; elle s’offre à qui accepte de marcher à son rythme, de se perdre un peu, d’écouter les voix râpeuses des comptoirs, le froissement discret des cimetières, les silences pleins des canaux à l’aube. Lire Sète la Soyeuse , c’est aussi accepter l’idée qu’une ville puisse devenir un état intérieur. Qu’elle puisse agir comme un révélateur, un miroir légèrement déformant, mais juste. Certains appelleront cela un attachement, d’autres un syndrome. Peu importe le mot. Ce qui compte, c’est ce mouvement intime, presque physique, qui pousse à revenir, ou du moins à ne jamais tout à fait partir. Une ville que l’on emporte avec soi, sans s’en rendre compte, dans la poche intérieure de la veste. Nul besoin ici de guider, encore moins d’interpréter. Contentons-nous d’inviter. À la lenteur, à la disponibilité, à cette attention flottante qui permet aux livres — comme aux villes — de faire leur œuvre en nous. On referme Sète la Soyeuse comme on referme une fenêtre après le passage du vent. L’air a changé. La lumière aussi. La ville n’a rien imposé : elle a effleuré, enveloppé, glissé. Et comme la soie, elle demeure, longtemps, dans la mémoire et sous la peau. N.B. : Démêler la plume ébouriffée qui accoucha d’un manuscrit reçu après le décès de l’auteur ne fut pas de tout repos. 58 pages griffonnées, raturées, amendées… Le choix du titre résistait lui aussi au moindre décryptage : LEGx11 - Une histoire de joutes sétoises . Sans aucune mention dans son roman de cette prothèse—sauf dans la note de l’auteur— ou de combats nautiques, fallait-il le conserver, seul, ou l’assortir ?… Un compromis se dessinait. Sète la Soyeuse semblait se tisser en filigrane au fil des pages d’un livre en gestation… Un supplément a été joint au roman : le blog The Goldyssey tenu par l’auteur. Écrit en 2012-2013 , il révèle un poète éperdument vagabond, et contient une sorte d’annexe au texte Une Garbo dans son dédale : Greta & Mauritz décrit une passion tumultueuse mêlant réalité et fiction qui lia, de 1924 à 1928 , la jeune Greta Garbo à Mauritz Stiller, tour à tour pygmalion et amant, metteur en scène extravagant et meurtri, l’homme qui créa littéralement la Divine un siècle avant que François Mottier n’en ait eu l’idée. Titre : Sète la Soyeuse Auteur : François Mottier 20 € | ISBN : 9-782487-131507 Format : 16,5 x 24 cm | 200 pages Date de parution : février 2026 Feuilleter le livre Commander le livre











