La Pointe Courte (1955)

La photographe Agnès Varda tourna en amateur, à l’aide d’un financement coopératif, son tout premier long métrage de fiction, La Pointe Courte, dont la minuscule péninsule tenait le rôle-titre. Agnès Varda disait avoir été fascinée par « la lumière écrasante » de ce « quartier insolite ». Le film aura une influence moins perceptible sur les Pointus que sur les cinéphiles à travers le monde, un film « libre et pur, miraculeux. Le premier son de cloche d’un immense carillon », selon la critique quasi unanime.


LA NOUVELLE VAGUE, une fois déferlée, a fait émerger dans l’eau ceux qui nageaient sans maillot. De jeunes Parisiens ordinaires en quête d’amour, d’indépendance et de dialogues simples, ne s’occupant que de leurs petites affaires. Souvent oisifs et ne craignant pas d’enfreindre la loi. Sourds à la société et à la famille qu’ils voient en noir et blanc. À l’origine, le terme nouvelle vague était une expression sociétale, mais très vite, une campagne publicitaire du Centre national de la cinématographie — un fonds public qui transforme les cinéastes en fonctionnaires — lui collera une étiquette exclusivement septième art. 

Pour résumer l’intrigue, c’est l’histoire d’un groupe de critiques surnommés Jeunes Turcs qui, voulant devenir réalisateurs, ont profité de l’apparition de caméras et magnétophones mobiles aisés à manipuler, créant l’effet miroir du regard caméra cher à ce mouvement, sans passer par le parcours traditionnel de la profession. Submergeant le mal-être d’une jeunesse d’avant 1968 aussi déboussolée que révoltée, la Nouvelle Vague fut considérée par une partie de la critique comme un truquage, voire une escroquerie, lui reprochant de se complaire dans la « monarchie gaulliste ».


“Pour les blessures de l’âme, la photographie ne suffisait pas.”

Agnès Varda, à propos de La Pointe Courte


Galvanisée par la cinégénie des décors et de ses occupants, les presqu’insulaires Pointus, Agnès Varda s’embarqua pour des joutes contre les scénarios littéraires et les jeux d’acteur surannés venus du théâtre. Le film fut dévoilé le 10 mai 1955 au Festival de Cannes, pour une sortie nationale le 4 janvier 1956. Avant celle-ci, il fut présenté en avant-première à Sète au cinéma le Colisée le 27 août 1955. Ce jour-là, la cinéaste avait retenu cette réflexion dans l’assistance : « Ce serait pas mal s’il n’y avait pas ces deux bourriques ! » faisant sans peine allusion à Silvia Monfort et à Philippe Noiret qui débutait au cinéma.


Le saviez-vous ?

C’est Francis Crouzet, ancien conseiller général, initiateur de la statue L’Ajustaïre du Cadre royal,

défenseur de l’environnement et du quartier de la Pointe Courte, qui fut à l’initiative de donner le nom d’Agnès Varda à l’une de ses traverses. Demande entérinée par le maire de l’époque, Yves Marchand.


Le film n’a jamais bénéficié d’une véritable distribution commerciale et sa diffusion s’est surtout faite dans les ciné-clubs. Aucune affiche n’a donc été créée en 1955, ni pour sa présentation à Cannes (10 mai), ni pour son avant-première au cinéma Le Colisée de Sète (27 août), ou pour sa sortie nationale le 4 janvier 1956. Seuls des tracts et des annonces étaient distribués ou diffusés. Les affiches du film que l’on peut voir sont donc postérieures.


DISTRIBUTION

Silvia Monfort elle

Philippe Noiret lui

Les Pointus eux-mêmes


FICHE TECHNIQUE

Réalisation, scénario Agnès Varda

Chef opérateur Louis Stein

Assistants opérateurs Paul Soulignac, Bernard Grasberg, Louis Soulanes

Montage Alain Resnais, Henri Colpi

Assistante montage Anne Sarraute

Musique Pierre Barbaud et thèmes folkloriques locaux

Conseiller technique Carlos Vilardebó

Conseillère artistique Valentine Schlegel

Scripte Jane Vilardebó

Régisseur général Jean-Pierre Bonfils

Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma (1995)


L’invention du “Moteur !”

À Monplaisir, dans un quartier de Lyon ce 19 mars 1895, la manivelle tourne. À la manœuvre de son photogramme, Louis Lumière. Le film de 45 secondes capture la sortie des ouvrières, puis des cadres, des bicyclettes, d’un cabot, avant que les portes du bâtiment ne se referment. Le cinoche est né. L’usine sera rasée — pas vraiment gratis pour les promoteurs immobiliers. Sauf le hangar visible en arrière plan, classé carcasse historique. On peut donc visiter le premier décor du 7e art, devenu salle de cinéma sise... rue du Premier film.

En 1995, le Cinéma souffle ses 100 bougies avec une fantaisie filmée en clins d’œil et un casting hors norme. La mobilisation d’une flopée de vedettes internationales n’évitera pas le flop commercial pour autant. Avec son imagination débordante, Varda invente un hommage au Cinéma qui tient à la fois du conte, du rêve et du grand jeu de famille. Elle ne cherche pas à dresser une liste officielle des chefs-d’œuvre. Elle préfère jouer avec les images, les souvenirs et les mythes du grand écran.


…ET LA MAGIE DU CINÉMA OPÈRE

Au beau milieu de ces Cent et Une Nuits, le cinéma semble retrouver son pouvoir de magie pure. Comme lorsque Sandrine Bonnaire apparaît sous les traits de Mona, son personnage de Sans toit ni loi, et vient demander du pain et de la soupe à Simon Cinéma. Ou lorsque Camille laisse imprudemment son vélo contre le mur du château et qu’un père et son fils surgissent pour le lui voler, dans un clin d’œil malicieux au Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica. Et puis il y a Fanny Ardant, son châle et ce geste merveilleux : elle le lance dans les airs et celui-ci semble ne jamais vouloir retomber. Quelques secondes suffisent. Le passé entre alors en effraction dans le présent, comme par enchantement.


“Un mélange d’humour, d’intelligence, de bon sens badin et d’imagination, séduisant ou irritant.”

Frédéric Strauss, Les Cahiers du Cinéma, fév. 1995


Serrez-vous !

Malgré la bonne volonté d’Agnès Varda, quelques acteurs n’ont pu trouver leur place dans le montage final : Françoise Arnoul, Maurice Baquet, Arnaud Bossu, Blanchette Brunoy, Leslie Caron, Arielle Dombasle, Paulette Dubost, Chiara Mastroianni, Jacques Monory, Mila Parély, Marie-France Pisier, Melvil Poupaud, Jean Rochefort, Catherine Rouvel.


DISTRIBUTION

Michel Piccoli Simon Cinéma

Marcello Mastroianni l’ami italien

Henri Garcin Firmin, le majordome

Julie Gayet Camille Miralis

Mathieu Demy Camille, dit Mica

Emmanuel Salinger Vincent, revenant des Indes

Anouk Aimée Anouk, en flash-back

Fanny Ardant la star qui tourne la nuit

Jean-Paul Belmondo Professeur Bébel

Romane Bohringer la jeune fille en violet

Sandrine Bonnaire la vagabonde métamorphosable

Jean-Claude Brialy le guide des Japonais

Patrick Bruel le premier orateur

Alain Delon Alain Delon, en visite

Catherine Deneuve la star-fantasme

Robert De Niro le mari de la star-fantasme en croisière

Gérard Depardieu Gérard Depardieu, en visite

Harrison Ford Harrison Ford à Hollywood

Denis Sebbah Robert, dit Bob

Gina Lollobrigida l’épouse médium du prof. Bébel

Jeanne Moreau la première épouse de M. Cinéma

Hanna Schygulla la seconde épouse de M. Cinéma

Sabine Azéma Sabine / Irène

Jane Birkin celle qui dit radin

Arielle Dombasle la chanteuse à la Garden-party

Stephen Dorff un acteur muet à Hollywood

Andréa Ferréol l’étonnée

Daryl Hannah une actrice muette à Hollywood

Jean-Pierre Kalfon le premier Jean-Pierre

Jean-Pierre Léaud le second Jean-Pierre

Emily Lloyd une actrice muette à Hollywood

Assumpta Serna une actrice muette à Hollywood

Martin Sheen un acteur muet à Hollywood

Harry Dean Stanton un acteur muet à Hollywood

Daniel Toscan du Plantier le second orateur

Isabelle Adjani (images d’archive à Cannes)

Jean-Hugues Anglade (images d’archive)

Daniel Auteuil (images d’archive)

Clint Eastwood (images d’archive)

Virna Lisi (images d’archive à Cannes)

Maximilien Maussion le petit clap

Salomé Blechmans la petite Lili

Carole Benoit la Nîmoise, la servante acrobate

Weiwei Melk la Chinoise, servante aux assiettes

Christian Bouillette le jardinier au château

Frédéric Darie le laveur de vitres

Alexia Stresi Alexia / Fleur de sang

Antoine Desrosières Antoine

Marie Piémontèse Sylvie

Jean-Claude Romer l'historien de cinéma

Daniel Dublet un visiteur

Benjamin Salinger Marco, le frère de Vincent

Éléonore Pourriat Mylène, l'amie de Camille

Marina Castelnuovo celle comme Liz T.

Vincent Ortmann le premier des frères Lumière

Francisco Rabal la voix de Luis Buñuel dans la vache

Eric Zaouali le second des frères Lumière

Stéphane Krausz le chef op'

Bernard Bastide Gaston, le garçon de café

Louis Cézanne Stéphane

Michèle Benoist une visiteuse

Léonard Vindry un visiteur

Bernadette Gomez une visiteuse

Bertrand Lalande un visiteur

Didier Rouget l'élève de Mandrake

Gary Chekchak l’électricien

René Basly un des sept nains

Ludovic Guéguan un des sept nains

Marcel Guéguan un des sept nains

François Guillot un des sept nains

Chérif Hamchaoui un des sept nains

Filippo Paese un des sept nains

Nicolas Pissaboeuf un des sept nains

Sandra Bernhard la première quêteuse

Emmanuelle Gaborit la seconde quêteuse

Henri Morelle le curé-nageur

Jean-Pierre Moerman le notaire


FICHE TECHNIQUE

Réalisation, scénario Agnès Varda

Producteur Dominique Vignet

Sociétés de production France 3 Cinéma, Ciné-Tamaris, Recorded Picture Company (RPC) (Grande-Bretagne)

Son Jean-Pierre Duret

Photographie Éric Gautier

Montage Hugues Darmois

Le Bonheur (1965)


«J’ai imaginé une pêche d’été avec ses couleurs parfaites, et à l’intérieur, il y a un ver.

Et des peintures impressionnistes, qui émanent une telle mélancolie bien qu’elles dépeignent des scènes de bonheur quotidien. J’ai écouté Mozart, j’ai pensé à la prépondérance de la mort. J’ai écrit le film vite, et je l’ai tourné vite, comme l’éclat vif de nos étés éphémères. À l’époque, cela a suscité beaucoup de commentaires. J’ai dit : Dans un monde plein d’images préfabriquées du bonheur, il est intéressant de démonter les clichés.»— Agnès Varda, à propos du film Le Bonheur


“Le bonheur ne se raconte pas, c’est une saveur.”

Agnès Varda, à propos du film Le Bonheur


«Le Bonheur, c’est les arbres (…) Parce que les hommes se comportent comme des arbres. Et si vous regardez attentivement les arbres pendant un certain temps, vous remarquerez qu’ils changent, comme les hommes. Tout le monde est remplaçable, dit-on, et ce n’est vrai qu’en termes de fonction, car chaque personne est unique. Et chaque arbre l’est aussi. Unique, et sujet au changement. C’est ça, la nature. »


Son premier film en couleur, illuminé par sa palette fauve, est un éternel dimanche à la campagne où la délicatesse des plans et des dialogues font l’effet d’une oeuvre impressionniste. Le Bonheur privilégie le naturel et la liberté à une quelconque morale. On sent poindre les revendications de Mai 68 dont la cinéaste manquera pourtant le casting, occupée cette année-là à filmer en Californie la vague Peace and Love.


Jean-Claude Drouot a dû prendre du bonheur à jouer avec sa propre famille, sa femme Claire et ses enfants Sandrine et Olivier. Malgré ce casting bienveillant, le film choqua à sa sortie par sa manière de dépeindre l’adultère sans jamais le questionner ni le juger. Il sera même pour cette raison interdit aux moins de 18 ans. Interdiction levée en… 2005. Il est depuis classé tout public.


L’affiche est l’œuvre de Georges Kerfyser (1923-2001), illustrateur français prolifique, à qui l’on doit celles du Pont de la rivière Kwaï (1957), Les Bijoutiers du clair de lune (1958), Lawrence d’Arabie (1963), Huit et demi (1963), Blow-Up (1966), Casino Royale (1967), La Dernière Femme (1976). Il participa également à l’organisation du Festival de Cannes.


DISTRIBUTION

Jean-Claude Drouot un jeune menuisier

Claire Drouot sa femme

Olivier Drouot leur fils

Sandrine Drouot leur fille

Marie-France Boyer une employée des postes, la maîtresse du menuisier


FICHE TECHNIQUE

Réalisation, scénario Agnès Varda

Assistant réalisateur Jean-Paul Savignac

Musique Jean-Michel Defaye

Images Jean Rabier, Claude Beausoleil

Cadreur Claude Zidi

Scripte Francine Corteggiani

Montage Janine Verneau

Production Mag Bodard

Les Plages d’Agnès (2008)


LES RACINES D’AGNÈS

Le scalpel qu’elle manie en médecin légiste imaginaire nous révèle ses thèmes de prédilection : la mer, ses rivages et la confrontation de l’image fixe avec l’image mobile. Pour ce long métrage tourné entre août 2006 et juin 2008, Agnès redécouvre sa maison natale d’Ixelles et recrée à Sète la maison flottante familiale. Elle arpente la plage de la Corniche et de Noirmoutier, celles de la Belgique, Knokke-le-Zoute et La Panne, jusqu’à Los Angeles. Poussant le bouchon plus loin, elle ira jusqu’à créer chez elle, rue Daguerre à Paris, une Daguerre-Plage, faisant déverser sur le bitume quelques bennes de sable détourné de l’opération Paris-Plage.


“Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvre, on trouvera des plages.”

Agnès Varda, Les Plages d’Agnès, 2008


80 BALAIS !

Alors qu’elle reçoit en cadeau de ses voisins 80 balais et balayettes pour autant de printemps tout aussi déblayeurs, Agnès Varda ne résiste pas à la tentation de se retourner à nouveau pour filmer

son autobiographie et passer deux derniers coups de balai sur ses jeunes années. Le premier, intitulé Les Plages d’Agnès, gagnera le cœur des plagistes de tous bords et le César du meilleur film documentaire en 2009. Le second sera en 2019 son dernier long-métrage, Varda par Agnès. Dans son chant du cygne, elle nous fait réfléchir sur son art, lequel à son tour nous fait gamberger sur le reste. Le tout avec un œil incisif et une présence délicieusement ironique à l’écran.


C’est Christophe Vallaux, scénographe, décorateur de théâtre et d’opéra qui a réalisé l’affiche. Agnès Varda est juchée sur un siège hybride, entre mirador de surveillante de plage et fauteuil de cinéma. L’affichiste réutilisa son personnage à la demande d’Agnès Varda, pour l’affiche de la 275e édition de la Saint-Louis en 2017, puis pour un badge à l’occasion de l’hommage rendu à la cinéaste à la Cinémathèque le 2 avril 2019.


Ne partez pas !

Après le générique de fin, dans l’esprit Attendez, ne partez pas ! Agnès ajouta une scène non prévue : on y voit son équipe lui fêter ses 80 ans. Une séquence « montée avec quelques plans volés aux copains et avec leurs photos », confiait l’éternelle glaneuse.


DISTRIBUTION

Pour ce film comme pour d’autres, gravite tout un petit monde d’amis et parents que la cinéaste installe avec malice dans ses plans.

Agnès Varda elle-même

Jacques Demy lui-même (images d’archives)

Mathieu Demy lui-même

Rosalie Varda elle-même

Jane Birkin elle-même, la croupière

Yolande Moreau elle-même, racontant un souvenir d’enfance d’Agnès Varda

Andrée Vilar elle-même

Christophe Vilar lui-même

Stéphane Vilar lui-même

Patricia Knop elle-même

par Jean-Renaud Cuaz 25 août 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE SEPTEMBRE Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 20 août 2026
Mariés, tenez-vous bien, voici la jeunesse qui arrive ! Cette joviale mise en garde accompagnait l’air joué au moment de la charge des jouteurs arc-boutés sur leur tintaine. Une rivalité fondée sur l’état civil et la couleur des deux barques, bleu pour les célibataires, rouge pour les mariés. Avant que les tournois ne s’ouvrent aux demoiselles et aux dames, on compensa ce sectarisme par des prénoms féminins donnés aux barques : Mathilde, Véronique, Fanny, Blanche… Question d’équilibre, là aussi. Il fallut attendre le 30 août 1891 pour voir ce privilège jeté à l’eau par deux Cettoises, les sœurs Élise et Anna Sellier. Et le 18 août 2022 , pour voir naître le premier tournoi féminin de la Saint-Louis, après deux années de réflexion sans joutes, dues à une pandémie dévastatrice, mais somme toute salutaire. Élise et Anna Sellier, pionnières de la Saint-Louis Deux jeunes sœurs originaires du quartier de la Bordigue ont eu l’honneur, le 30 août 1891 , d’ouvrir le Grand Prix de la Saint-Louis. Elle furent autorisées à combattre sur la tintaine sous les regards dubitatifs d’une foule plus habituée à de mâles silhouettes. Sous une apparence frêle et juvénile — Anna, la plus jeune, n’avait que 17 ans — rien ne prêtait à confusion malgré leur sportivité. Un corsage à col marin sur une longue et ample jupe, un chapeau à larges bords relevés sur le devant. Leur poitrine arborait une cocarde aux couleurs de leur barque et une médaille gagnée dans un concours à Marseille. Leur père, Pierre Sellier, pêcheur à la Pointe Courte, les avait endurcies par des sorties sur l’étang parfois houleuses. Une tintaine sur un placide canal, fût-il un Cadre royal plein comme un œuf, ce lundi de la Saint-Louis, n’allait pas les effaroucher. Dans son compte-rendu, le journaliste de l’Éclair écrivit : « C’est la plus jeune des deux sœurs, Mlle Anna, qui, à la deuxième passe, expédia Élise à l'eau. Un exploit jamais réalisé à ce jour par aucun jouteur. En réalité, c'est deux adversaires qu'Anna envoya au bain... sa sœur étant dans une situation intéressante… » Car Élise était aussi tombée… enceinte. Le grand peintre des joutes Toussaint Roussy, turlupiné par cet assortiment, formula un jugement sans appel : « Après cette épreuve, sympathique, mais peu concluante, est-il permis de croire que pareil exemple soit suivi dans le futur ? Aussi pouvons-nous prédire, sans crainte de nous tromper, que le féminisme n’encombrera de longtemps nos jeux populaires, vu que l’effort physique qu’il faut y déployer ne se prête nullement à la constitution de la femme pour si robuste qu’elle soit. Quoiqu’il en soit, ce fait unique et nouveau ne restera dans les annales que comme un souvenir sensationnel et de la plus grande originalité ». Si la représentation du monde des joutes par Toussaint Roussy ne manquait ni de finesse ni de justesse, comme le montrent les pages de ce livre, sa vision de la féminité se révèlera aussi rustique que l’était son Repoutegaïre. Extraits de : Le Grand Livres des Joutes, de 1900 à 1951 Les Palmarès de la Saint-Louis et des tournois régionaux Publié en 2024 à l’occasion de la 280e édition de la Saint-Louis Auteurs : Jean-Louis Cianni et Jean-Renaud Cuaz Portfolio au format 217 x 300 mm comprenant : • la pochette cartonnée avec rabats • le livret de 68 pages (A4) • 16 feuillets (A4) • 2 feuillets triptyques 3 volets (891 x 210 mm) Isbn : 9-782487-131217 (décembre 2024) Prix public : 25 € Feuilleter et commander le Portfolio ici Illustrations de Toussaint Roussy : Élise et Anna Sellier, aquarelle de Anna, dessin du Repoutegaïre (rouspéteur)
par Jean-Renaud Cuaz 28 juillet 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS D’AOÛT Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 17 juillet 2026
La mer, la mer, toujours… recommandée ! Dans cette Histoire des bains de mer à Sète , la grande bleue cesse d’être un simple décor. Françoise Lapeyre nous dévoile ce qu’elle fut au XIXe siècle, après une longue période d’appréhension : un remède. On y venait « prendre la vague » comme on va prendre les eaux à Balaruc. Le vitalisme marin attirait des milliers de curistes vers ce qui allait devenir la plus ancienne station balnéaire de la Méditerranée française. La plage était alors une ordonnance, la houle une embrocation salée, l’air marin un adjuvant contre les miasmes urbains. De nos jours, il suffit de contempler la plage de Sète pour croire que tout a toujours été là : le sable, les plagistes, la baignade et les brise-lames. Pourtant, derrière cette apparence, se cache une histoire fascinante des bains de mer curatifs et récréatifs que l’historienne exhume avec une curiosité d’archéologue et un travail de bénédictin. Si la force de cet ouvrage réside dans l’étendue de son propos et dans la richesse de sa documentation — une mosaïque d’archives et de journaux oubliés, correspondances et cartes anciennes, gravures et photographies — l’autrice ne se contente pas de raconter l’histoire. Elle la reconstitue projet après projet, saison après saison, mode après mode… Surgit ainsi au fil des pages, entre des baigneuses crispées et leurs guides-baigneurs, une galerie de portraits déterminants : entrepreneurs audacieux, médecins visionnaires, hôteliers obligeants… Toute une société reprend vie, du Kursaal à la Corniche et la pointe du Lazaret. Et l’on découvre une ville qui invente peu à peu une vocation balnéaire sans jamais renier son identité portuaire et populaire. Françoise Lapeyre nous offre, en redonnant chair à un passé largement effacé par le temps et les transformations urbaines, bien davantage qu’un livre d’histoire locale : un miroir précieux de notre mémoire collective. Une saga sétoise indispensable pour comprendre le charme et l’attrait de la Reine des plages méditerranéennes qui poussa un poète moustachu à se fendre d’une supplique pour passer sa mort en vacance… le long de cette grève où le sable est si fin. Jean-Renaud Cuaz, éditeur HISTOIRE DES BAINS DE MER À SÈTE Des bains thérapeutiques au tourisme balnéaire, de 1812 à nos jours Autrice : Françoise Lapeyre 25 € | ISBN 9-78248131514 Format 30 x 21 cm | 220 pages Couverture rigide
par Jean-Renaud Cuaz 24 juin 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUILLET Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 juin 2026
Une fois encore, elle manque le Panthéon. Voilà cent cinquante ans que George Sand a écrasé de sa botte son dernier cigare, et la République hésite encore à lui ouvrir ses portes de bronze quand tant d’hommes s’y sont engouffrés sans pouvoir arborer à la poitrine un chouia de son génie. Mais George avait l’habitude. Toute sa vie, elle aura fait grincer les gonds : pantalons, cigares, amours libres, idées avancées, succès populaire et phénomène médiatique. À Sète, deux Georges ont cultivé une semblable indépendance d’esprit. Georges Bayrou, moins connu du grand public que George, fut tout aussi influent dans un univers footeux en ébullition depuis quelques jours. Ancien joueur international, il prit part à la pire défaite de l’équipe de France — 17 buts encaissés contre le Danemark — le 22 octobre 1908, lors du tournoi olympique de Londres qui se disputa avec 8 sélections d’amateurs, dont 2 formations françaises. L’équipe France A comptait dans ses rangs un ailier sétois : Georges Bayrou. Ce sera son unique sélection en équipe nationale. Pour sa défense, cette année 1908 voit la France enregistrer le pire bilan de son histoire : 5 défaites en 6 matchs, 5 buts marqués pour… 45 encaissés. Devenu président de l’Olympique de Cette puis du F.C. Sète, membre dirigeant de la Fédération française de football, il fut l’un des bâtisseurs du professionnalisme et conduisit le club sétois à ses heures les plus glorieuses. Son nom est encore inscrit sur le vieux stade sétois qui porte sa mémoire. Georges Brassens se méfiait, comme George, des conventions sociales. Les gendarmes, les juges, les cocus et les imbéciles heureux nourrissaient son bréviaire poétique. Il abhorrait l’uniforme, avait coutume d’écorcher le morne costume et de tanner à plate couture ce symbole d’autorité. « Sauf l’uniforme du facteur », disait-il à une époque où l’employé des PTT l’arborait à la manière d’une décoration. Sollicité de toute part pour préfacer livres et disques, un exercice auquel Brassens se soumettait non sans ronchonner, il prit sa plume pour un hommage à un ami, l’accordéoniste Édouard Duleu, et rendit sa préface le 30 septembre 1981, un mois avant qu’il ne signe un recommandé de la Faucheuse. En préfaceur obligé, il écrivait avant d’avaler sa chique : « Si l’enfer existe, on doit y être condamné à faire des préfaces. C’est un exercice qui ne m’enchante pas tellement. Mais comme ce pauvre monde est bourré d’inconséquences, j’ai passé ma vie à préfacer les disques et les livres de mes amis. Ma foi, les copains d’abord, et Édouard Duleu fait partie de la tribu. […] Dans cette région turbulente [NDR, le Nord où Édouard Duleu grandit et entama une carrière de pompier], le seul uniforme qu’on respecte, c’est celui de pompier, sans doute parce que le métier comporte plus de risques que d’avantages, qu’il signifie courage et dévouement, qu’il exclut l’autorité. Un tel uniforme ne vous demande jamais vos papiers. » George rédigeait elle-même ses préfaces, jusqu’à en faire un micro-genre littéraire. Ces avant-propos et dédicaces se lisent comme des vignettes et justifient l’affirmation de l’éditeur Hetzel selon laquelle ils forment « le plus magnifique examen qu’un grand esprit a fait de lui-même ». Le plus savoureux reste que Sand, à en croire ses contemporains, n’était pas une brillante causeuse. Dumas père décocha cette vacherie : «J’aimerais encore mieux lire son livre de dépenses que de causer avec elle ». Le mot aurait certainement amusé Brassens, collectionneur de piques bien tournées. Quant à Bayrou, homme de règlements et de statuts, il se serait plongé avec jubilation dans ces écritures comptables.
par Jean-Renaud Cuaz 27 mai 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUIN Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 24 avril 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MAI Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 avril 2026
C’est peut-être là le dernier bastion d’un ordre ancien. On a déconstruit le récit, éclaté les genres, hybridé les supports. Le roman n’est plus tout à fait un roman, l’essai se rêve fiction, la poésie se fait visuelle, sonore, performée. Mais la phrase, elle, persiste à commencer à gauche pour finir à droite, comme si elle ignorait tout du chaos environnant. On imagine que les récents séismes éditoriaux emporteraient aussi ce réflexe millénaire. Qu’après avoir bouleversé la forme, le fond, le modèle économique, on ose attaquer la direction. On lit bien en diagonale. Pourquoi pas en spirale ? Ou mieux encore : en tous sens à la fois, comme ces installations où le spectateur devient lecteur, marcheur, acrobate. Mais non. Nous restons sagement alignés, l’œil rivé à une trajectoire plate. À l’échelle du monde, pourtant, ce cheminement n’est pas à sens unique. D’autres civilisations ont tracé d’autres routes, tout aussi anciennes, tout aussi cohérentes. L’hébreu et l’arabe déroulent leurs phrases de droite à gauche, inversant le mouvement sans troubler la pensée. Le chinois classique, le japonais traditionnel, ont longtemps préféré la verticalité, déroulant le texte de haut en bas, colonne après colonne, comme une pluie de signes. Là aussi, la révolution numérique n’a pas tout balayé : ces systèmes persistent, s’adaptent, cohabitent avec les formats dominants. Mais pour qui a appris à lire de gauche à droite, ces autres directions conservent quelque chose d’exotique, presque déroutant, comme si le sens lui-même changeait avec le sens du regard. Il faut dire que chaque direction impose une discipline typographique particulière. La qualité d’une page ne tient pas seulement à ses mots, mais à la manière dont ils occupent l’espace. En Occident, la tradition a longuement poli l’art de la ligne : justification, césures, interlignage, équilibre des marges. Une bonne typographie se reconnaît à sa discrétion, à cette capacité à se faire oublier pour laisser passer le texte. Mais elle est aussi le produit d’un sens de lecture précis, d’une mécanique du regard. Inversez la direction, et tout est à repenser : les alignements, les rythmes, les blancs. La beauté d’une page hébraïque ou arabe ne repose pas sur les mêmes équilibres ; la verticalité asiatique invente d’autres respirations, d’autres tensions. Et pourtant, partout, la même exigence : que la forme serve le fond, sans jamais l’entraver. Les ingénieurs, les designers, les stratèges du numérique ont bien tenté quelques audaces. Le défilement vertical, d’abord, qui a failli tout bouleverser. Quelle idée étrange : lire de haut en bas ! On a cru un instant que le mouvement allait s’imposer, qu’il reléguerait la lecture horizontale au rang de curiosité historique. Mais très vite, l’horizontale est revenue par la bande. Les lignes restent orientées de gauche à droite, même si l’ensemble descend vers le bas, accentué par la lecture sur écran, le vôtre aujourd’hui… Comme si l’on ne pouvait pas totalement renoncer à cette vieille habitude, sorte de squelette invisible du texte. Et puis il y a les livres numériques, ces objets sans pages qui auraient pu tout permettre. Là encore, occasion manquée. On aurait pu imaginer des textes qui se déploient autrement, qui s’organisent selon des logiques nouvelles, libérés de leur reliure, et libérant le lecteur de cette contrainte directionnelle. Mais la plupart du temps, le livre numérique imite le livre papier avec une fidélité presque touchante. On tourne des pages virtuelles, on simule des marges, on conserve les lignes bien sages, de gauche à droite — ou de droite à gauche quand la langue l’exige — mais sans véritable réinvention formelle. Comme si, au moment de tout réinventer, on avait décidé de ne rien changer d’essentiel. Avec un sens du timing remarquable, intervient la proposition d’une clause de conscience pour auteurs désabusés. Puisque tout vacille, pourquoi ne pas leur offrir le droit de se retirer si l’orientation du contexte heurte leurs convictions profondes ? Refuser une publication au motif que la ligne éditoriale ne va pas dans le bon sens, exiger une diagonale éthique, revendiquer une verticalité engagée. On imagine déjà les contrats : « L’auteur se réserve le droit de rompre en cas d’alignement jugé contraire à son orientation intime. » Après tout, si la forme conditionne le sens, pourquoi ne pas faire de la direction une affaire morale ? Ce serait pousser la logique contemporaine jusqu’à son point d’ironie le plus pur : transformer un geste typographique en question de conscience. Il y a sans doute une part de paresse dans cette persistance. Réapprendre à lire serait une entreprise vertigineuse. Cela supposerait de reconfigurer notre rapport au langage, à la syntaxe, au temps même de la lecture. Car lire de gauche à droite, ce n’est pas seulement une convention graphique : c’est une manière de penser. Une progression, une logique, une causalité. On commence, on développe, on conclut. On suit un fil. On avance. Changer de direction, ce serait peut-être aussi changer de pensée. Et ça, c’est une autre affaire. Mais il y a aussi, dans cette obstination, quelque chose de comique. On imagine volontiers un futur proche où les livres seraient entièrement immersifs, où les textes flotteraient dans l’espace, où le lecteur naviguerait littéralement à l’intérieur des phrases. Et pourtant, même dans ce décor futuriste, il y aurait sans doute quelqu’un pour organiser les mots en lignes, bien alignées, dans un sens ou dans un autre, avec le même souci presque maniaque de l’équilibre typographique, de la régularité, de cette fameuse « couleur » de la page que traquent les typographes. Les éditeurs eux-mêmes, pourtant si prompts à annoncer des ruptures radicales, semblent étrangement silencieux sur cette question. On les entend parler de diversification, d’innovation, de nouvelles écritures, mais jamais — ou presque — de renverser le sens de lecture. Comme si cela relevait de l’impensable, du tabou. On peut tout changer, sauf ça. Il y a des limites à la révolution, et elles passent peut-être par des détails aussi discrets qu’un alignement de texte ou une direction de ligne. Et le lecteur, dans tout cela ? Il s’adapte à tout, ou presque. Il lit sur papier de toute taille, sur écran, sur téléphone. Il accepte les notifications, les distractions, les interruptions permanentes. Il lit par fragments, par bribes, par à-coups. Mais il lit toujours selon une direction apprise, intériorisée, presque corporelle. Comme une fidélité obstinée, presque émouvante. On pourrait y voir une forme de résistance : dans un monde qui change trop vite, garder au moins une chose intacte. Ou bien est-ce l’inverse : une preuve que, malgré toutes les proclamations de rupture, rien n’a vraiment changé en profondeur ? Peut-être que le véritable conservatisme de l’édition ne se situe pas là où on le croit — dans les catalogues, les genres, les auteurs — mais dans ce geste minuscule et quotidien, ce glissement du regard selon un axe donné. Une habitude si profondément ancrée qu’elle échappe à toute remise en question, même quand tout le reste vacille. Il est tentant, finalement, de pousser l’ironie plus loin. Et si ce fameux séisme éditorial n’était qu’un tremblement de surface ? Un bruit, une agitation, une série de transformations visibles, mais qui laissent intacte la structure la plus intime de la lecture ? Comme ces villes reconstruites après un tremblement de terre, où les bâtisses changent mais où les rues conservent le même tracé. Car après tout, lire dans un sens donné, qu’il soit horizontal ou vertical, c’est peut-être la véritable infrastructure du livre. Ce qui ne se voit pas, mais qui conditionne tout le reste. On peut changer les matériaux, les formats, les supports… les directeurs, mais tant que cette direction subsiste — et avec elle une certaine idée de la bonne forme typographique — quelque chose de fondamental demeure. Une continuité discrète, presque invisible, mais tenace. Alors oui, le monde de l’édition tremble. Oui, les repères bougent, les certitudes s’effritent, un abysse isole les cafés de Flore et des Deux Magots du reste de la planète. Mais au milieu de ce cataclysme germanopratin, nos yeux poursuivent leur chemin tranquille, fidèles à une trajectoire apprise — qu’elle aille de gauche à droite, de droite à gauche ou de haut en bas. Et c’est peut-être là, au fond, la grande ironie : dans un univers qui se rêve en perpétuelle révolution, le geste le plus banal, le plus automatique, reste désespérément inchangé. Comme si, pour continuer à avancer de gauche à droite, il nous fallait paradoxalement tourner les pages de droite à gauche. Jean-Renaud Cuaz, éditeur & typographiste
par Jean-Renaud Cuaz 26 mars 2026
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