
La Pointe Courte (1955)
La photographe Agnès Varda tourna en amateur, à l’aide d’un financement coopératif, son tout premier long métrage de fiction, La Pointe Courte, dont la minuscule péninsule tenait le rôle-titre. Agnès Varda disait avoir été fascinée par « la lumière écrasante » de ce « quartier insolite ». Le film aura une influence moins perceptible sur les Pointus que sur les cinéphiles à travers le monde, un film « libre et pur, miraculeux. Le premier son de cloche d’un immense carillon », selon la critique quasi unanime.
LA NOUVELLE VAGUE, une fois déferlée, a fait émerger dans l’eau ceux qui nageaient sans maillot. De jeunes Parisiens ordinaires en quête d’amour, d’indépendance et de dialogues simples, ne s’occupant que de leurs petites affaires. Souvent oisifs et ne craignant pas d’enfreindre la loi. Sourds à la société et à la famille qu’ils voient en noir et blanc. À l’origine, le terme nouvelle vague était une expression sociétale, mais très vite, une campagne publicitaire du Centre national de la cinématographie — un fonds public qui transforme les cinéastes en fonctionnaires — lui collera une étiquette exclusivement septième art.
Pour résumer l’intrigue, c’est l’histoire d’un groupe de critiques surnommés Jeunes Turcs qui, voulant devenir réalisateurs, ont profité de l’apparition de caméras et magnétophones mobiles aisés à manipuler, créant l’effet miroir du regard caméra cher à ce mouvement, sans passer par le parcours traditionnel de la profession. Submergeant le mal-être d’une jeunesse d’avant 1968 aussi déboussolée que révoltée, la Nouvelle Vague fut considérée par une partie de la critique comme un truquage, voire une escroquerie, lui reprochant de se complaire dans la « monarchie gaulliste ».
“Pour les blessures de l’âme, la photographie ne suffisait pas.”
Agnès Varda, à propos de La Pointe Courte
Galvanisée par la cinégénie des décors et de ses occupants, les presqu’insulaires Pointus, Agnès Varda s’embarqua pour des joutes contre les scénarios littéraires et les jeux d’acteur surannés venus du théâtre. Le film fut dévoilé le 10 mai 1955 au Festival de Cannes, pour une sortie nationale le 4 janvier 1956. Avant celle-ci, il fut présenté en avant-première à Sète au cinéma le Colisée le 27 août 1955. Ce jour-là, la cinéaste avait retenu cette réflexion dans l’assistance : « Ce serait pas mal s’il n’y avait pas ces deux bourriques ! » faisant sans peine allusion à Silvia Monfort et à Philippe Noiret qui débutait au cinéma.
Le saviez-vous ?
C’est Francis Crouzet, ancien conseiller général, initiateur de la statue L’Ajustaïre du Cadre royal,
défenseur de l’environnement et du quartier de la Pointe Courte, qui fut à l’initiative de donner le nom d’Agnès Varda à l’une de ses traverses. Demande entérinée par le maire de l’époque, Yves Marchand.
Le film n’a jamais bénéficié d’une véritable distribution commerciale et sa diffusion s’est surtout faite dans les ciné-clubs. Aucune affiche n’a donc été créée en 1955, ni pour sa présentation à Cannes (10 mai), ni pour son avant-première au cinéma Le Colisée de Sète (27 août), ou pour sa sortie nationale le 4 janvier 1956. Seuls des tracts et des annonces étaient distribués ou diffusés. Les affiches du film que l’on peut voir sont donc postérieures.
DISTRIBUTION
Silvia Monfort elle
Philippe Noiret lui
Les Pointus eux-mêmes
FICHE TECHNIQUE
Réalisation, scénario Agnès Varda
Chef opérateur Louis Stein
Assistants opérateurs Paul Soulignac, Bernard Grasberg, Louis Soulanes
Montage Alain Resnais, Henri Colpi
Assistante montage Anne Sarraute
Musique Pierre Barbaud et thèmes folkloriques locaux
Conseiller technique Carlos Vilardebó
Conseillère artistique Valentine Schlegel
Scripte Jane Vilardebó
Régisseur général Jean-Pierre Bonfils

Les Cent et Une Nuits de Simon Cinéma (1995)
L’invention du “Moteur !”
À Monplaisir, dans un quartier de Lyon ce 19 mars 1895, la manivelle tourne. À la manœuvre de son photogramme, Louis Lumière. Le film de 45 secondes capture la sortie des ouvrières, puis des cadres, des bicyclettes, d’un cabot, avant que les portes du bâtiment ne se referment. Le cinoche est né. L’usine sera rasée — pas vraiment gratis pour les promoteurs immobiliers. Sauf le hangar visible en arrière plan, classé carcasse historique. On peut donc visiter le premier décor du 7e art, devenu salle de cinéma sise... rue du Premier film.
En 1995, le Cinéma souffle ses 100 bougies avec une fantaisie filmée en clins d’œil et un casting hors norme. La mobilisation d’une flopée de vedettes internationales n’évitera pas le flop commercial pour autant. Avec son imagination débordante, Varda invente un hommage au Cinéma qui tient à la fois du conte, du rêve et du grand jeu de famille. Elle ne cherche pas à dresser une liste officielle des chefs-d’œuvre. Elle préfère jouer avec les images, les souvenirs et les mythes du grand écran.
…ET LA MAGIE DU CINÉMA OPÈRE
Au beau milieu de ces Cent et Une Nuits, le cinéma semble retrouver son pouvoir de magie pure. Comme lorsque Sandrine Bonnaire apparaît sous les traits de Mona, son personnage de Sans toit ni loi, et vient demander du pain et de la soupe à Simon Cinéma. Ou lorsque Camille laisse imprudemment son vélo contre le mur du château et qu’un père et son fils surgissent pour le lui voler, dans un clin d’œil malicieux au Voleur de bicyclette de Vittorio De Sica. Et puis il y a Fanny Ardant, son châle et ce geste merveilleux : elle le lance dans les airs et celui-ci semble ne jamais vouloir retomber. Quelques secondes suffisent. Le passé entre alors en effraction dans le présent, comme par enchantement.
“Un mélange d’humour, d’intelligence, de bon sens badin et d’imagination, séduisant ou irritant.”
Frédéric Strauss, Les Cahiers du Cinéma, fév. 1995
Serrez-vous !
Malgré la bonne volonté d’Agnès Varda, quelques acteurs n’ont pu trouver leur place dans le montage final : Françoise Arnoul, Maurice Baquet, Arnaud Bossu, Blanchette Brunoy, Leslie Caron, Arielle Dombasle, Paulette Dubost, Chiara Mastroianni, Jacques Monory, Mila Parély, Marie-France Pisier, Melvil Poupaud, Jean Rochefort, Catherine Rouvel.
DISTRIBUTION
Michel Piccoli Simon Cinéma
Marcello Mastroianni l’ami italien
Henri Garcin Firmin, le majordome
Julie Gayet Camille Miralis
Mathieu Demy Camille, dit Mica
Emmanuel Salinger Vincent, revenant des Indes
Anouk Aimée Anouk, en flash-back
Fanny Ardant la star qui tourne la nuit
Jean-Paul Belmondo Professeur Bébel
Romane Bohringer la jeune fille en violet
Sandrine Bonnaire la vagabonde métamorphosable
Jean-Claude Brialy le guide des Japonais
Patrick Bruel le premier orateur
Alain Delon Alain Delon, en visite
Catherine Deneuve la star-fantasme
Robert De Niro le mari de la star-fantasme en croisière
Gérard Depardieu Gérard Depardieu, en visite
Harrison Ford Harrison Ford à Hollywood
Denis Sebbah Robert, dit Bob
Gina Lollobrigida l’épouse médium du prof. Bébel
Jeanne Moreau la première épouse de M. Cinéma
Hanna Schygulla la seconde épouse de M. Cinéma
Sabine Azéma Sabine / Irène
Jane Birkin celle qui dit radin
Arielle Dombasle la chanteuse à la Garden-party
Stephen Dorff un acteur muet à Hollywood
Andréa Ferréol l’étonnée
Daryl Hannah une actrice muette à Hollywood
Jean-Pierre Kalfon le premier Jean-Pierre
Jean-Pierre Léaud le second Jean-Pierre
Emily Lloyd une actrice muette à Hollywood
Assumpta Serna une actrice muette à Hollywood
Martin Sheen un acteur muet à Hollywood
Harry Dean Stanton un acteur muet à Hollywood
Daniel Toscan du Plantier le second orateur
Isabelle Adjani (images d’archive à Cannes)
Jean-Hugues Anglade (images d’archive)
Daniel Auteuil (images d’archive)
Clint Eastwood (images d’archive)
Virna Lisi (images d’archive à Cannes)
Maximilien Maussion le petit clap
Salomé Blechmans la petite Lili
Carole Benoit la Nîmoise, la servante acrobate
Weiwei Melk la Chinoise, servante aux assiettes
Christian Bouillette le jardinier au château
Frédéric Darie le laveur de vitres
Alexia Stresi Alexia / Fleur de sang
Antoine Desrosières Antoine
Marie Piémontèse Sylvie
Jean-Claude Romer l'historien de cinéma
Daniel Dublet un visiteur
Benjamin Salinger Marco, le frère de Vincent
Éléonore Pourriat Mylène, l'amie de Camille
Marina Castelnuovo celle comme Liz T.
Vincent Ortmann le premier des frères Lumière
Francisco Rabal la voix de Luis Buñuel dans la vache
Eric Zaouali le second des frères Lumière
Stéphane Krausz le chef op'
Bernard Bastide Gaston, le garçon de café
Louis Cézanne Stéphane
Michèle Benoist une visiteuse
Léonard Vindry un visiteur
Bernadette Gomez une visiteuse
Bertrand Lalande un visiteur
Didier Rouget l'élève de Mandrake
Gary Chekchak l’électricien
René Basly un des sept nains
Ludovic Guéguan un des sept nains
Marcel Guéguan un des sept nains
François Guillot un des sept nains
Chérif Hamchaoui un des sept nains
Filippo Paese un des sept nains
Nicolas Pissaboeuf un des sept nains
Sandra Bernhard la première quêteuse
Emmanuelle Gaborit la seconde quêteuse
Henri Morelle le curé-nageur
Jean-Pierre Moerman le notaire
FICHE TECHNIQUE
Réalisation, scénario Agnès Varda
Producteur Dominique Vignet
Sociétés de production France 3 Cinéma, Ciné-Tamaris, Recorded Picture Company (RPC) (Grande-Bretagne)
Son Jean-Pierre Duret
Photographie Éric Gautier
Montage Hugues Darmois

Le Bonheur (1965)
«J’ai imaginé une pêche d’été avec ses couleurs parfaites, et à l’intérieur, il y a un ver.
Et des peintures impressionnistes, qui émanent une telle mélancolie bien qu’elles dépeignent des scènes de bonheur quotidien. J’ai écouté Mozart, j’ai pensé à la prépondérance de la mort. J’ai écrit le film vite, et je l’ai tourné vite, comme l’éclat vif de nos étés éphémères. À l’époque, cela a suscité beaucoup de commentaires. J’ai dit : Dans un monde plein d’images préfabriquées du bonheur, il est intéressant de démonter les clichés.»— Agnès Varda, à propos du film Le Bonheur
“Le bonheur ne se raconte pas, c’est une saveur.”
Agnès Varda, à propos du film Le Bonheur
«Le Bonheur, c’est les arbres (…) Parce que les hommes se comportent comme des arbres. Et si vous regardez attentivement les arbres pendant un certain temps, vous remarquerez qu’ils changent, comme les hommes. Tout le monde est remplaçable, dit-on, et ce n’est vrai qu’en termes de fonction, car chaque personne est unique. Et chaque arbre l’est aussi. Unique, et sujet au changement. C’est ça, la nature. »
Son premier film en couleur, illuminé par sa palette fauve, est un éternel dimanche à la campagne où la délicatesse des plans et des dialogues font l’effet d’une oeuvre impressionniste. Le Bonheur privilégie le naturel et la liberté à une quelconque morale. On sent poindre les revendications de Mai 68 dont la cinéaste manquera pourtant le casting, occupée cette année-là à filmer en Californie la vague Peace and Love.
Jean-Claude Drouot a dû prendre du bonheur à jouer avec sa propre famille, sa femme Claire et ses enfants Sandrine et Olivier. Malgré ce casting bienveillant, le film choqua à sa sortie par sa manière de dépeindre l’adultère sans jamais le questionner ni le juger. Il sera même pour cette raison interdit aux moins de 18 ans. Interdiction levée en… 2005. Il est depuis classé tout public.
L’affiche est l’œuvre de Georges Kerfyser (1923-2001), illustrateur français prolifique, à qui l’on doit celles du Pont de la rivière Kwaï (1957), Les Bijoutiers du clair de lune (1958), Lawrence d’Arabie (1963), Huit et demi (1963), Blow-Up (1966), Casino Royale (1967), La Dernière Femme (1976). Il participa également à l’organisation du Festival de Cannes.
DISTRIBUTION
Jean-Claude Drouot un jeune menuisier
Claire Drouot sa femme
Olivier Drouot leur fils
Sandrine Drouot leur fille
Marie-France Boyer une employée des postes, la maîtresse du menuisier
FICHE TECHNIQUE
Réalisation, scénario Agnès Varda
Assistant réalisateur Jean-Paul Savignac
Musique Jean-Michel Defaye
Images Jean Rabier, Claude Beausoleil
Cadreur Claude Zidi
Scripte Francine Corteggiani
Montage Janine Verneau
Production Mag Bodard

Les Plages d’Agnès (2008)
LES RACINES D’AGNÈS
Le scalpel qu’elle manie en médecin légiste imaginaire nous révèle ses thèmes de prédilection : la mer, ses rivages et la confrontation de l’image fixe avec l’image mobile. Pour ce long métrage tourné entre août 2006 et juin 2008, Agnès redécouvre sa maison natale d’Ixelles et recrée à Sète la maison flottante familiale. Elle arpente la plage de la Corniche et de Noirmoutier, celles de la Belgique, Knokke-le-Zoute et La Panne, jusqu’à Los Angeles. Poussant le bouchon plus loin, elle ira jusqu’à créer chez elle, rue Daguerre à Paris, une Daguerre-Plage, faisant déverser sur le bitume quelques bennes de sable détourné de l’opération Paris-Plage.
“Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages. Moi, si on m’ouvre, on trouvera des plages.”
Agnès Varda, Les Plages d’Agnès, 2008
80 BALAIS !
Alors qu’elle reçoit en cadeau de ses voisins 80 balais et balayettes pour autant de printemps tout aussi déblayeurs, Agnès Varda ne résiste pas à la tentation de se retourner à nouveau pour filmer
son autobiographie et passer deux derniers coups de balai sur ses jeunes années. Le premier, intitulé Les Plages d’Agnès, gagnera le cœur des plagistes de tous bords et le César du meilleur film documentaire en 2009. Le second sera en 2019 son dernier long-métrage, Varda par Agnès. Dans son chant du cygne, elle nous fait réfléchir sur son art, lequel à son tour nous fait gamberger sur le reste. Le tout avec un œil incisif et une présence délicieusement ironique à l’écran.
C’est Christophe Vallaux, scénographe, décorateur de théâtre et d’opéra qui a réalisé l’affiche. Agnès Varda est juchée sur un siège hybride, entre mirador de surveillante de plage et fauteuil de cinéma. L’affichiste réutilisa son personnage à la demande d’Agnès Varda, pour l’affiche de la 275e édition de la Saint-Louis en 2017, puis pour un badge à l’occasion de l’hommage rendu à la cinéaste à la Cinémathèque le 2 avril 2019.
Ne partez pas !
Après le générique de fin, dans l’esprit Attendez, ne partez pas ! Agnès ajouta une scène non prévue : on y voit son équipe lui fêter ses 80 ans. Une séquence « montée avec quelques plans volés aux copains et avec leurs photos », confiait l’éternelle glaneuse.
DISTRIBUTION
Pour ce film comme pour d’autres, gravite tout un petit monde d’amis et parents que la cinéaste installe avec malice dans ses plans.
Agnès Varda elle-même
Jacques Demy lui-même (images d’archives)
Mathieu Demy lui-même
Rosalie Varda elle-même
Jane Birkin elle-même, la croupière
Yolande Moreau elle-même, racontant un souvenir d’enfance d’Agnès Varda
Andrée Vilar elle-même
Christophe Vilar lui-même
Stéphane Vilar lui-même
Patricia Knop elle-même
















