Alors qu’avec Jean Dumas, disparaît une éclectique figure de la culture et des arts, notre ville célèbre un poète qui tenait le haut du rayonnage dans sa librairie Racine. Paul Valéry, né voici cent cinquante ans sur son île singulière, emboîte le pas d’un non moins glorieux barde sétois, Georges Brassens, dont nous clôturons le centenaire à tombeau ouvert.

Outre une accointance avec la muse de la poésie et une perpétuelle moustache, les deux rimeurs avaient une mère d’origine italienne, filiation routinière à Sète. Aristocrate génoise et fille de consul pour l’académicien, matrone bigote du fond de la botte ritale pour le poète-interprète. Cette distinction géographique fut certainement à l’origine de deux parcours diamétralement opposés. L’un grandira parmi les protocoles et les grands auteurs, l’autre sera abreuvé de ritournelles et de chansonniers.

La vie de l’auteur du Cimetière marin aurait pu être écourtée. Alors que sa nourrice se laissait conter fleurette sur un banc dans le jardin public du château vert, le chérubin âgé de 3 ans faillit se noyer dans le bassin de Neptune. Il sut par la suite canaliser sa « folie de l’eau » par des dessins et aquarelles du port en rêvant d’une carrière maritime. Paul Valéry commença ses études chez les dominicains, puis au collège de Sète et au lycée de Montpellier. Ses premiers vers furent naturellement publiés par la Revue maritime de Marseille alors qu’il venait de s’inscrire en 1889 à la faculté de Droit de Montpellier après avoir renoncé à préparer l’École navale.

C’est dans son autre port d’attache, à Gêne, que Paul Valéry fut victime, dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, d’une épiphanie intellectuelle. Une crise existentielle et sentimentale à l’origine de ses cahiers de l’esprit, dans lesquels il jeta prosaïquement les jalons d’un semblant d’œuvre, sobrement consacrée à la réflexion et aux idées. Il indiquait souvent qu'il considérait cette nuit passée à Gênes comme sa véritable naissance.

Ses génoiseries inaugurent une vie de penseur invétéré et feront taire sa voix poétique pendant près de vingt ans. Il plonge ses réflexions, écrites aux premières heures du jour, dans pas moins de 258 cahiers qui ne seront publiés qu’après sa mort. L’évolution de sa conscience et de ses rapports au temps, au rêve et au langage, y sera quotidiennement consignée et illustrée de dessins et aquarelles. Il avouera que « les mêmes questions depuis 43 ans broutent le pré de [son] cerveau ».

Un coup de dés jamais n’abolissant le hasard, c’est à la faveur d'un banquet à Palavas en 1890 que Valéry noue ses premières relations d’écrivain. Il y fait la connaissance de Pierre Louÿs, poète symboliste, qui le met en relation avec André Gide, que Valéry rencontrera la même année. Une accointance épistolaire s’établira avec Stéphane Mallarmé, à qui il demande conseil. « Seule en donne la solitude », lui répond le maître de l’avant-garde poétique. 

Requinqué par cet exaltant précepte, Paul Valéry épouse en 1900 Jeannie Gobillard, dont il aura trois enfants. « Toute la famille peignait. Peignait dedans, peignait dehors, peignait partout et à toute heure. C’était effrayant ! », racontait Agathe, la fille du poète. Cette famille était celle fondée par le couple Valéry, la sœur de Jeannie, Paule Gobillard, et leur cousine Julie Manet. Toute une tribu artistique vivant dans un immeuble aux murs tapissés de tableaux et construit par les parents de Julie, Berthe Morisot et Eugène Manet, frère d’Édouard Manet.

Ce n’est qu’en 1917 que Valéry, sous l’influence de Gide notamment, s’entiche à nouveau de la muse poétique. Avec la publication de La Jeune Parque, dont le succès immédiat annonçait celui des autres grands poèmes : Le Cimetière marin en 1920, et les recueils poétiques, réunis dans Charmes, en 1922, influencés par Mallarmé. Sur le Cimetière marin, il disait : « c’est à peu près le seul poème où j’ai mis quelque chose de ma vie ». L’auteur privilégiait toujours dans sa poésie la maîtrise formelle sur le sens et l'inspiration. « Mes vers ont le sens qu'on leur prête », un choix qui s’exprime en particulier dans ce tercet :
Cette main, sur mes traits qu'elle rêve effleurer

Distraitement docile à quelque fin profonde,

Attend de ma faiblesse une larme qui fonde.

Dans le troisième vers, le dernier verbe suscita une fiévreuse controverse sur sa nature : fonder ou fondre. Deux confréries dès lors s’affrontèrent : les fondards et les fondusards. Cent ans plus tard, le gouffre demeure. Au même instant, deux autres communautés s’opposèrent, les dreyfusards et les anti-dreyfusards. Une enfance nationaliste lui avait fait choisir le camp des seconds. Fort heureusement, refusant de collaborer avec l’occupant, il rallia plus tard celui des premiers. Le point d’orgue restera un éloge funèbre de Henri Bergson, discours qui fut salué comme un acte de courage et de résistance. Ironie du sort, alors que s’ouvrait, dans la France libérée, le procès Pétain, le barde passait la lyre à gauche.

Son doigt sur la couture de l’habit d’académicien lui fera écrire, dubitatif devant un tableau de Picasso : « il y a dans cet art quelque chose de certainement neuf. Mais quoi ? » Il fut tout autant indifférent à Bonnard et Matisse. Mais il abhorrait également chez ses contemporains le philosophe et le politique, considérant le premier « plus un habile sophiste, manieur de concepts, qu'un artisan au service du Savoir comme l'est le scientifique ». Quant au second, il proposa cette intuition fulgurante sur la politique : « l’art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde ». Une prémonition qui confère à ce classique une saisissante modernité, ayant pressenti les défaillances et les dérives de notre époque.

Paul Valéry aura droit à des funérailles nationales, les premières pour un écrivain depuis Victor Hugo. La cérémonie se déroule au palais de Chaillot dont le théâtre sera dirigé quelques années plus tard par Jean Vilar. Le fronton du palais du Trocadéro arborait quatre inscriptions en lettres dorées d’un auteur devenu incontournable après son discours de 1919 sur l’avenir de la civilisation européenne. Ces citations lui avaient été commandées pour l’Exposition universelle de 1937 et réalisées dans une police de caractère, le Peignot, créée conjointement par l’affichiste et créateur typographique Cassandre. Elles ont la particularité d’être parsemées de points suspendus entre chaque mot, un caprice issu de la gravure lapidaire romaine. Quelles mouches ont donc piqué le commissaire de l’exposition, au point de le voir poinçonner les lignes avec une régularité que l’on ne retrouvait alors qu’aux entrées du métro parisien ?

Aile Paris, Cité de l'architecture et du patrimoine, vers la tour Eiffel :

TOUT • HOMME • CRÉE • SANS • LE • SAVOIR

COMME • IL • RESPIRE

MAIS • L’ARTISTE • SE • SENT • CRÉER

SON • ACTE • ENGAGE • TOUT • SON • ÊTRE

SA • PEINE • BIEN-AIMÉE • LE • FORTIFIE


Vers la place du Trocadéro :

DANS • CES • MURS • VOUÉS • AUX • MERVEILLES


J’ACCUEILLE • ET • GARDE • LES • OUVRAGES


DE • LA • MAIN • PRODIGIEUSE • DE • L’ARTISTE


ÉGALE • ET • RIVALE • DE • SA • PENSÉE


L’UNE • N’EST • RIEN • SANS • L’AUTRE


Aile Passy, musée de l'Homme, vers la tour Eiffel :

IL • DÉPEND • DE • CELUI • QUI • PASSE


QUE • JE • SOIS • TOMBE • OU • TRÉSOR


QUE • JE • PARLE • OU • ME • TAISE


CECI • NE • TIENT • QU’À • TOI


AMI • N’ENTRE • PAS • SANS • DÉSIR


Vers la place du Trocadéro :

CHOSES • RARES • OU • CHOSES • BELLES


ICI • SAVAMMENT • ASSEMBLÉES


INSTRUISENT • L’ŒIL • À • REGARDER


COMME • JAMAIS • ENCORE • VUES


TOUTES • CHOSES • QUI • SONT • AU • MONDE


Ce soir de juillet 1945, deux projecteurs au pied de la tour Eiffel déployèrent par leurs faisceaux un immense et majestueux V dans le ciel. L’initiale de Valéry mêlée au V de la victoire offrait au lendemain de la libération un lumineux symbole national de la résistance des armes et des lettres au nazisme. Commandeur de la Légion d'honneur, Valéry reçut les honneurs militaires. Une foule recueillie défila devant le cercueil placé sur un catafalque tricolore et veillé par des étudiants. La cérémonie s'acheva à Sète, trois jours plus tard, avec l'inhumation du poète dans le caveau familial du cimetière Saint-Charles, qui prendra peu après le nom de cimetière marin. L’épitaphe sera pêchée dans le poème qui rendit célèbre la nécropole face à la mer :

O Récompense après une pensée

Qu'un long regard sur le calme des dieux.


Impatiente de rappeler à notre bon souvenir son cher académicien, notre cité, la cuistre, se retroussa les manches. Sa maison natale ayant été réduite, comme un pied de nez à la mémoire, à l’état de gravats, elle s’empressa de rebaptiser une rue montant vers le collège où il étudia et devenu lycée Paul Valéry. Son cimetière surplombant la Grande bleue fut renommé en grande pompe à peine le caveau refermé. Enfin, chapeautant celui-ci, on inaugura un musée éponyme à l’occasion de son centenaire pour y accueillir un fonds issu d’une veuve reconnaissante. À ce jour, le mont Saint-Clair devrait conserver son patronyme, à la fureur des promoteurs d'un mont Valéryen méridional. Le bon maître dépasse ainsi d’une courte tête l’auteur de la Supplique pour être enterré à la plage de Sète qui ne compte qu’une rue, une digue, un espace-musée et une salle nomade…


Une  inscription lapidaire résume, à elle seule et sur quatre lignes, la vénérable existence de l’homme de lettres. Si son auteur demeure à ce jour anonyme, elle n’en domine pas moins, de son insolente limpidité, le quai de la Marine qu’enfant, il croquait d’un coup de crayon. Les passants d’aujourd’hui peuvent y lire, dans une langue épurée et une forme faisant écho au célèbre escalier de la Caravelle de Gêne où, dans ce parc, le jeune poète aimait gamberger plutôt que gambader :

ICI 

EST NÉ 

PAUL VALÉRY 

LE 30 OCTOBRE 1871

par Jean-Renaud Cuaz 17 juillet 2026
La mer, la mer, toujours… recommandée ! Dans cette Histoire des bains de mer à Sète , la grande bleue cesse d’être un simple décor. Françoise Lapeyre nous dévoile ce qu’elle fut autrefois, après des siècles d’appréhension : un remède. On y venait « prendre la vague » comme on va prendre les eaux à Balaruc. Le vitalisme marin attirait des milliers de curistes vers ce qui allait devenir la plus ancienne station balnéaire de la Méditerranée française. La plage était alors une ordonnance, la houle une embrocation salée, l’air marin un adjuvant contre les miasmes urbains. De nos jours, il suffit de contempler la plage de Sète pour croire que tout a toujours été là : le sable, les plagistes, la baignade et les brise-lames. Pourtant, derrière cette apparence se cache une histoire fascinante que l’historienne exhume avec une curiosité d’archéologue et un travail de bénédictin. Si la force de cet ouvrage réside dans l’étendue de son propos et dans la richesse de sa documentation — une mosaïque d’archives et de journaux oubliés, correspondances et cartes anciennes, gravures et photographies — l’autrice ne se contente pas de raconter l’histoire. Elle la reconstitue projet après projet, saison après saison, mode après mode… Surgit ainsi au fil des pages, entre des baigneuses crispées et leurs guides-baigneurs, une galerie de portraits déterminants : entrepreneurs audacieux, médecins visionnaires, hôteliers obligeants… Toute une société reprend vie, du Kurssal à la Corniche et la pointe du Lazaret. Et l’on découvre une ville qui invente peu à peu une vocation balnéaire sans jamais renier son identité portuaire et populaire. Françoise Lapeyre nous offre, en redonnant chair à un passé largement effacé par le temps et les transformations urbaines, bien davantage qu’un livre d’histoire locale : un miroir précieux de notre mémoire collective. Une saga sétoise indispensable pour comprendre le charme et l’attrait de la Reine des plages méditerranéennes qui poussa un poète moustachu à se fendre d’une supplique pour passer sa mort en vacance… le long de cette grève où le sable est si fin. Jean-Renaud Cuaz HISTOIRE DES BAINS DE MER À SÈTE La thérapie du corps et de l’esprit au XIXe siècle L’essor du tourisme balnéaire à partir du XXe siècle Autrice : Françoise Lapeyre 25 € | ISBN 9-78248131514 Format 30 x 21 cm | 220 pages Couverture rigide 
par Jean-Renaud Cuaz 24 juin 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUILLET Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 juin 2026
Une fois encore, elle manque le Panthéon. Voilà cent cinquante ans que George Sand a écrasé de sa botte son dernier cigare, et la République hésite encore à lui ouvrir ses portes de bronze quand tant d’hommes s’y sont engouffrés sans pouvoir arborer à la poitrine un chouia de son génie. Mais George avait l’habitude. Toute sa vie, elle aura fait grincer les gonds : pantalons, cigares, amours libres, idées avancées, succès populaire et phénomène médiatique. À Sète, deux Georges ont cultivé une semblable indépendance d’esprit. Georges Bayrou, moins connu du grand public que Gorge, fut tout aussi influent dans un univers footeux en ébullition depuis quelques jours. Ancien joueur international, il prit part à la pire défaite de l’équipe de France — 17 buts encaissés contre le Danemark — le 22 octobre 1908, lors du tournoi olympique de Londres qui se disputa avec 8 sélections d’amateurs, dont 2 formations françaises. L’équipe France A comptait dans ses rangs un ailier sétois : Georges Bayrou. Ce sera son unique sélection en équipe nationale. Pour sa défense, cette année 1908 voit la France enregistrer le pire bilan de son histoire : 5 défaites en 6 matchs, 5 buts marqués pour… 45 encaissés. Devenu président de l’Olympique de Cette puis du F.C. Sète, membre dirigeant de la Fédération française de football, il fut l’un des bâtisseurs du professionnalisme et conduisit le club sétois à ses heures les plus glorieuses. Son nom est encore inscrit sur le vieux stade sétois qui porte sa mémoire. Georges Brassens se méfiait, comme George, des conventions sociales. Les gendarmes, les juges, les cocus et les imbéciles heureux nourrissaient son bréviaire poétique. Il abhorrait l’uniforme, avait coutume d’écorcher le morne costume et de tanner à plate couture ce symbole d’autorité. « Sauf l’uniforme du facteur », disait-il à une époque où l’employé des PTT l’arborait à la manière d’une décoration. Sollicité de toute part pour préfacer livres et disques, un exercice auquel Brassens se soumettait non sans ronchonner, il prit sa plume pour un hommage à un ami, l’accordéoniste Édouard Duleu, et rendit sa préface le 30 septembre 1981, un mois avant qu’il ne signe un recommandé de la Faucheuse. En préfaceur obligé, il écrivait avant d’avaler sa chique : « Si l’enfer existe, on doit y être condamné à faire des préfaces. C’est un exercice qui ne m’enchante pas tellement. Mais comme ce pauvre monde est bourré d’inconséquences, j’ai passé ma vie à préfacer les disques et les livres de mes amis. Ma foi, les copains d’abord, et Édouard Duleu fait partie de la tribu. […] Dans cette région turbulente [NDR, le Nord où Édouard Duleu grandit et entama une carrière de pompier], le seul uniforme qu’on respecte, c’est celui de pompier, sans doute parce que le métier comporte plus de risques que d’avantages, qu’il signifie courage et dévouement, qu’il exclut l’autorité. Un tel uniforme ne vous demande jamais vos papiers. » George rédigeait elle-même ses préfaces, jusqu’à en faire un micro-genre littéraire. Ces avant-propos et dédicaces se lisent comme des vignettes et justifient l’affirmation de l’éditeur Hetzel selon laquelle ils forment « le plus magnifique examen qu’un grand esprit a fait de lui-même ». Le plus savoureux reste que Sand, à en croire ses contemporains, n’était pas une brillante causeuse. Dumas père décocha cette vacherie : «J’aimerais encore mieux lire son livre de dépenses que de causer avec elle ». Le mot aurait certainement amusé Brassens, collectionneur de piques bien tournées. Quant à Bayrou, homme de règlements et de statuts, il se serait plongé avec jubilation dans ces écritures comptables.
par Jean-Renaud Cuaz 27 mai 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUIN Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 24 avril 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MAI Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 avril 2026
C’est peut-être là le dernier bastion d’un ordre ancien. On a déconstruit le récit, éclaté les genres, hybridé les supports. Le roman n’est plus tout à fait un roman, l’essai se rêve fiction, la poésie se fait visuelle, sonore, performée. Mais la phrase, elle, persiste à commencer à gauche pour finir à droite, comme si elle ignorait tout du chaos environnant. On imagine que les récents séismes éditoriaux emporteraient aussi ce réflexe millénaire. Qu’après avoir bouleversé la forme, le fond, le modèle économique, on ose attaquer la direction. On lit bien en diagonale. Pourquoi pas en spirale ? Ou mieux encore : en tous sens à la fois, comme ces installations où le spectateur devient lecteur, marcheur, acrobate. Mais non. Nous restons sagement alignés, l’œil rivé à une trajectoire plate. À l’échelle du monde, pourtant, ce cheminement n’est pas à sens unique. D’autres civilisations ont tracé d’autres routes, tout aussi anciennes, tout aussi cohérentes. L’hébreu et l’arabe déroulent leurs phrases de droite à gauche, inversant le mouvement sans troubler la pensée. Le chinois classique, le japonais traditionnel, ont longtemps préféré la verticalité, déroulant le texte de haut en bas, colonne après colonne, comme une pluie de signes. Là aussi, la révolution numérique n’a pas tout balayé : ces systèmes persistent, s’adaptent, cohabitent avec les formats dominants. Mais pour qui a appris à lire de gauche à droite, ces autres directions conservent quelque chose d’exotique, presque déroutant, comme si le sens lui-même changeait avec le sens du regard. Il faut dire que chaque direction impose une discipline typographique particulière. La qualité d’une page ne tient pas seulement à ses mots, mais à la manière dont ils occupent l’espace. En Occident, la tradition a longuement poli l’art de la ligne : justification, césures, interlignage, équilibre des marges. Une bonne typographie se reconnaît à sa discrétion, à cette capacité à se faire oublier pour laisser passer le texte. Mais elle est aussi le produit d’un sens de lecture précis, d’une mécanique du regard. Inversez la direction, et tout est à repenser : les alignements, les rythmes, les blancs. La beauté d’une page hébraïque ou arabe ne repose pas sur les mêmes équilibres ; la verticalité asiatique invente d’autres respirations, d’autres tensions. Et pourtant, partout, la même exigence : que la forme serve le fond, sans jamais l’entraver. Les ingénieurs, les designers, les stratèges du numérique ont bien tenté quelques audaces. Le défilement vertical, d’abord, qui a failli tout bouleverser. Quelle idée étrange : lire de haut en bas ! On a cru un instant que le mouvement allait s’imposer, qu’il reléguerait la lecture horizontale au rang de curiosité historique. Mais très vite, l’horizontale est revenue par la bande. Les lignes restent orientées de gauche à droite, même si l’ensemble descend vers le bas, accentué par la lecture sur écran, le vôtre aujourd’hui… Comme si l’on ne pouvait pas totalement renoncer à cette vieille habitude, sorte de squelette invisible du texte. Et puis il y a les livres numériques, ces objets sans pages qui auraient pu tout permettre. Là encore, occasion manquée. On aurait pu imaginer des textes qui se déploient autrement, qui s’organisent selon des logiques nouvelles, libérés de leur reliure, et libérant le lecteur de cette contrainte directionnelle. Mais la plupart du temps, le livre numérique imite le livre papier avec une fidélité presque touchante. On tourne des pages virtuelles, on simule des marges, on conserve les lignes bien sages, de gauche à droite — ou de droite à gauche quand la langue l’exige — mais sans véritable réinvention formelle. Comme si, au moment de tout réinventer, on avait décidé de ne rien changer d’essentiel. Avec un sens du timing remarquable, intervient la proposition d’une clause de conscience pour auteurs désabusés. Puisque tout vacille, pourquoi ne pas leur offrir le droit de se retirer si l’orientation du contexte heurte leurs convictions profondes ? Refuser une publication au motif que la ligne éditoriale ne va pas dans le bon sens, exiger une diagonale éthique, revendiquer une verticalité engagée. On imagine déjà les contrats : « L’auteur se réserve le droit de rompre en cas d’alignement jugé contraire à son orientation intime. » Après tout, si la forme conditionne le sens, pourquoi ne pas faire de la direction une affaire morale ? Ce serait pousser la logique contemporaine jusqu’à son point d’ironie le plus pur : transformer un geste typographique en question de conscience. Il y a sans doute une part de paresse dans cette persistance. Réapprendre à lire serait une entreprise vertigineuse. Cela supposerait de reconfigurer notre rapport au langage, à la syntaxe, au temps même de la lecture. Car lire de gauche à droite, ce n’est pas seulement une convention graphique : c’est une manière de penser. Une progression, une logique, une causalité. On commence, on développe, on conclut. On suit un fil. On avance. Changer de direction, ce serait peut-être aussi changer de pensée. Et ça, c’est une autre affaire. Mais il y a aussi, dans cette obstination, quelque chose de comique. On imagine volontiers un futur proche où les livres seraient entièrement immersifs, où les textes flotteraient dans l’espace, où le lecteur naviguerait littéralement à l’intérieur des phrases. Et pourtant, même dans ce décor futuriste, il y aurait sans doute quelqu’un pour organiser les mots en lignes, bien alignées, dans un sens ou dans un autre, avec le même souci presque maniaque de l’équilibre typographique, de la régularité, de cette fameuse « couleur » de la page que traquent les typographes. Les éditeurs eux-mêmes, pourtant si prompts à annoncer des ruptures radicales, semblent étrangement silencieux sur cette question. On les entend parler de diversification, d’innovation, de nouvelles écritures, mais jamais — ou presque — de renverser le sens de lecture. Comme si cela relevait de l’impensable, du tabou. On peut tout changer, sauf ça. Il y a des limites à la révolution, et elles passent peut-être par des détails aussi discrets qu’un alignement de texte ou une direction de ligne. Et le lecteur, dans tout cela ? Il s’adapte à tout, ou presque. Il lit sur papier de toute taille, sur écran, sur téléphone. Il accepte les notifications, les distractions, les interruptions permanentes. Il lit par fragments, par bribes, par à-coups. Mais il lit toujours selon une direction apprise, intériorisée, presque corporelle. Comme une fidélité obstinée, presque émouvante. On pourrait y voir une forme de résistance : dans un monde qui change trop vite, garder au moins une chose intacte. Ou bien est-ce l’inverse : une preuve que, malgré toutes les proclamations de rupture, rien n’a vraiment changé en profondeur ? Peut-être que le véritable conservatisme de l’édition ne se situe pas là où on le croit — dans les catalogues, les genres, les auteurs — mais dans ce geste minuscule et quotidien, ce glissement du regard selon un axe donné. Une habitude si profondément ancrée qu’elle échappe à toute remise en question, même quand tout le reste vacille. Il est tentant, finalement, de pousser l’ironie plus loin. Et si ce fameux séisme éditorial n’était qu’un tremblement de surface ? Un bruit, une agitation, une série de transformations visibles, mais qui laissent intacte la structure la plus intime de la lecture ? Comme ces villes reconstruites après un tremblement de terre, où les bâtisses changent mais où les rues conservent le même tracé. Car après tout, lire dans un sens donné, qu’il soit horizontal ou vertical, c’est peut-être la véritable infrastructure du livre. Ce qui ne se voit pas, mais qui conditionne tout le reste. On peut changer les matériaux, les formats, les supports… les directeurs, mais tant que cette direction subsiste — et avec elle une certaine idée de la bonne forme typographique — quelque chose de fondamental demeure. Une continuité discrète, presque invisible, mais tenace. Alors oui, le monde de l’édition tremble. Oui, les repères bougent, les certitudes s’effritent, un abysse isole les cafés de Flore et des Deux Magots du reste de la planète. Mais au milieu de ce cataclysme germanopratin, nos yeux poursuivent leur chemin tranquille, fidèles à une trajectoire apprise — qu’elle aille de gauche à droite, de droite à gauche ou de haut en bas. Et c’est peut-être là, au fond, la grande ironie : dans un univers qui se rêve en perpétuelle révolution, le geste le plus banal, le plus automatique, reste désespérément inchangé. Comme si, pour continuer à avancer de gauche à droite, il nous fallait paradoxalement tourner les pages de droite à gauche. Jean-Renaud Cuaz, éditeur & typographiste
par Jean-Renaud Cuaz 26 mars 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS D’AVRIL Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 25 février 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MARS Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 8 février 2026
Il est des villes que l’on visite, et d’autres qui vous visitent. Sète appartient à cette seconde espèce, rare et obstinée. Elle n’entre pas par effraction : elle s’insinue. Elle attend que l’on baisse la garde, que l’on pose la valise, que l’on s’asseye un instant face à l’eau, et alors seulement elle s’avance, soyeuse, lumineuse, presque distraite, comme si elle n’était pas sûre d’être désirée. C’est souvent à cet instant que le lien se noue — à notre insu. Sète la Soyeuse n’est pas un livre sur une ville ; c’est un livre dans une ville. Il s’y promène, y flâne, y hésite. Il marche à hauteur d’homme, parfois à hauteur de colombe, parfois au ras des pavés, là où l’ombre et la lumière négocient sans cesse leurs frontières. Ici, rien de la carte postale appuyée ni du folklore empesé. La ville n’est ni décor ni sujet : elle est présence, respiration, partenaire de dialogue. Elle écoute autant qu’elle parle. Il faut accepter d’entrer dans ces pages comme on entre dans un rêve éveillé : sans chercher l’itinéraire le plus court. On y croise des figures — passantes, amicales, fugaces — des voix venues de la littérature, de la mémoire, du vent marin. On y sent la mer, bien sûr. Elle est là comme une sœur ancienne : parfois nourricière, parfois indifférente, toujours souveraine. Et surtout, il y a la lumière. Non pas celle qui flatte, mais celle qui révèle. Une lumière qui polit les façades, fatigue les corps, éclaire les visages de l’intérieur. Une lumière qui semble avoir sa propre mémoire. Ce livre avance par touches, par éclats, par stations sensibles. Il n’explique pas : il accorde. Il accorde le regard du lecteur à celui de l’auteur, comme on accorde un instrument avant de jouer. Alors seulement peut naître cette musique particulière, faite de déambulations, de souvenirs appelés sans être convoqués, de rencontres qui laissent une trace plus durable que bien des certitudes. On comprend peu à peu que Sète n’est pas ici une ville figée dans son histoire, mais un organisme vivant, traversé de couches, de contradictions, de fidélités et d’infidélités assumées. Il y a dans ces pages une tendresse sans mièvrerie, une ironie douce, une liberté de ton rare. François Mottier se permet d’aimer sans posséder, de critiquer sans régler de comptes, de douter sans se retirer. Cette position — ni conquérante ni soumise — est sans doute la seule possible face à une ville comme Sète. Elle ne se donne pas à qui la regarde de haut ; elle s’offre à qui accepte de marcher à son rythme, de se perdre un peu, d’écouter les voix râpeuses des comptoirs, le froissement discret des cimetières, les silences pleins des canaux à l’aube. Lire Sète la Soyeuse , c’est aussi accepter l’idée qu’une ville puisse devenir un état intérieur. Qu’elle puisse agir comme un révélateur, un miroir légèrement déformant, mais juste. Certains appelleront cela un attachement, d’autres un syndrome. Peu importe le mot. Ce qui compte, c’est ce mouvement intime, presque physique, qui pousse à revenir, ou du moins à ne jamais tout à fait partir. Une ville que l’on emporte avec soi, sans s’en rendre compte, dans la poche intérieure de la veste. Nul besoin ici de guider, encore moins d’interpréter. Contentons-nous d’inviter. À la lenteur, à la disponibilité, à cette attention flottante qui permet aux livres — comme aux villes — de faire leur œuvre en nous. On referme Sète la Soyeuse comme on referme une fenêtre après le passage du vent. L’air a changé. La lumière aussi. La ville n’a rien imposé : elle a effleuré, enveloppé, glissé. Et comme la soie, elle demeure, longtemps, dans la mémoire et sous la peau. N.B. : Démêler la plume ébouriffée qui accoucha d’un manuscrit reçu après le décès de l’auteur ne fut pas de tout repos. 58 pages griffonnées, raturées, amendées… Le choix du titre résistait lui aussi au moindre décryptage : LEGx11 - Une histoire de joutes sétoises . Sans aucune mention dans son roman de cette prothèse—sauf dans la note de l’auteur— ou de combats nautiques, fallait-il le conserver, seul, ou l’assortir ?… Un compromis se dessinait. Sète la Soyeuse semblait se tisser en filigrane au fil des pages d’un livre en gestation… Un supplément a été joint au roman : le blog The Goldyssey tenu par l’auteur. Écrit en 2012-2013 , il révèle un poète éperdument vagabond, et contient une sorte d’annexe au texte Une Garbo dans son dédale : Greta & Mauritz décrit une passion tumultueuse mêlant réalité et fiction qui lia, de 1924 à 1928 , la jeune Greta Garbo à Mauritz Stiller, tour à tour pygmalion et amant, metteur en scène extravagant et meurtri, l’homme qui créa littéralement la Divine un siècle avant que François Mottier n’en ait eu l’idée. Titre : Sète la Soyeuse Auteur : François Mottier 20 € | ISBN : 9-782487-131507 Format : 16,5 x 24 cm | 200 pages Date de parution : février 2026 Feuilleter le livre Commander le livre
par Jean-Renaud Cuaz 29 janvier 2026
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