CETTE JOURNÉE PONCTUE LE BICENTENAIRE de la naissance de Ulysses S. Grant, général et homme d’État américain, né Hiram Ulysse Grant le 27 avril 1822 à Point Pleasant, dans l’État de l’Ohio. L’ainé de 3 fils et 3 filles fut élevé dans une famille pauvre, forcé de s’en séparer et de travailler dès son plus jeune âge. Ses parents, Jesse Root Grant et Hanna Simpson, des méthodistes à la sauce américaine, s’abstenaient de jouer aux cartes ou de danser et ne permettaient pas à leurs enfants de twister ou de jurer.

Abolitionniste connu pour son franc-parler, Jesse se vantait souvent de son fils, le présentant « mon Ulysse ». La venue au monde de ce premier-né se fit longuement attendre et la tradition voulait que le choix du prénom relève d’un implacable arbitrage. Les familles paternelles et maternelles s’évertuaient à placer leur patronyme. Si bien que plusieurs semaines après la naissance, les parents n'avaient toujours pas trouvé de consensus. Des prénoms potentiels furent écrits sur des bouts de papier et déposés dans un chapeau. La mère exprima des réserves sur ce procédé, le jugeant peu civilisé. Cependant, la perspective d’allaiter un jour de plus un bébé anonyme eut raison de son scepticisme. Le nom Ulysse fut tiré par une main innocente, lui-même tiré d’un livre de la famille, un roman du poète français François Fénélon, Les aventures de Télémaque. La France venait de vendre la Louisiane 18 ans plus tôt mais l’honneur était sauf, un poète français baptisait du nom de son héros le futur président américain. Sentant poindre l’ire maternelle, Jesse déclara que le nom de son fils serait Hiram Ulysse Grant.


À un âge précoce, Ulysse fut convaincu de travailler dans la tannerie paternelle, mais il ne fallut pas longtemps avant qu’il exprime une forte aversion pour la pratique. Alors qu’il avait 17 ans, un éminent avocat ami de la famille le fit nommer à son insu à l’Académie militaire de West Point sous le nom de Ulysses S. Grant, écrit par erreur ou devinant sans doute un destin historique pour l’adolescent. Car ses futurs condisciples ne tardèrent pas à l’affubler du sobriquet Sam ou parfois United States que ne manquait pas d’inspirer le nom U.S. Grant.


En 1843, Sam décrocha de West Point un diplôme et une réputation d’excellent cavalier en établissant un record en saut d'obstacles qui ne fut battu que 25 ans plus tard, si l’on ne tient pas compte de ceux, nombreux, semés tout au long de sa carrière militaire et politique. Le jeune soldat et sa monture furent affectés près de Saint-Louis dans le Missouri d’où ils s’échappaient régulièrement, lors de permissions, pour retrouver, à brides abattues, la sœur d’un ancien camarade d’Académie. Après 4 années de secrètes fiançailles, Ulysse épousa le 22 août 1848 dans la maison de ses parents à Saint-Louis Julia Dent qui donnera naissance à 4 enfants. Mais Jesse, un ardent et fier abolitionniste, n’assista pas à leur mariage, non pas parce qu’il n’aimait pas Julia, mais parce que son père, Fredrick Dent, possédait des esclaves.


La solde militaire se révéla rapidement insuffisante pour soutenir sa famille. Aussi Ulysse se lança dans les affaires pour se faire escroquer par un sulfureux partenaire. Il gagna en retour un nouveau sobriquet de la part de son père que le respect pour le futur homme d’État nous oblige à taire. Affecté par ses déboires financiers, il le fut derechef par l’armée sur la côte ouest, où bientôt, rencontrant des difficultés avec son commandant, une rumeur circula relative à une consommation prétendument carabinée d’alcool. Il eut alors le choix entre démissionner de l’armée ou faire face à la cour martiale. Son père tenta de lui éviter l’une et l’autre, mais ses larmoyants courriers au département de la guerre restèrent sans effet.


Par la suite, Jesse Grant ouvrit un magasin de maroquinerie à Galena, dans le nord de l’Illinois, dans l’espoir de voir ses 3 fils s’y installer et s’offrir une retraite méritée. La boutique, installée sur Main Street dans un immeuble en brique, dont la vitrine était garnie de selles et de bottes fantaisistes, vendait des harnachements et autres articles en cuir. L’auteur de ces lignes, lui-même, y vécut dans la rue au-dessus, North Bench Street, et convola en justes noces en 1992, dans le belvédère de Grant Park, à l’ombre de la statue bienveillante d’Ulysse et d’un canon de la Guerre de Sécession.

Jesse Grant, âgé de 60 ans, se retira de l'entreprise et passa les reines à ses trois fils, Samuel, Orvil et bientôt Ulysse. Après avoir démissionné de l’armée et échoué dans l’agriculture et dans plusieurs entreprises commerciales, Ulysse se tourna vers son père et accepta un poste de commis au magasin de Galena. La guerre civile approchant, le magasin devenait un foyer où l’on se tannait le cuir entre d’un côté Jesse et ses fils Samuel et Orvil, tous de fervents républicains, et de l’autre, leur Ulysse qui avouait des penchants démocrates. La guerre nivellera bientôt les différences et dès les premiers échauffourées, il se réengagea rapidement dans l’armée, répondant à l’appel du président Lincoln pour 75 000 volontaires. Faisant naturellement une forte impression sur les recrues, il fut promu colonel avec le soutien du représentant de l’Illinois, son ami de Galena Elihu B. Washburne, le 14 juin 1861 et affecté au 21e régiment d’infanterie volontaire de l’État. Prenant le commandement de grandes batailles, il fut promut Général commandant de l’armée des États-Unis par le président Lincoln, avec autorité sur toutes les armées de l’Union. Ses victoires décisives contribuèrent à la victoire de Lincoln lors de son second mandat en 1865.


Le 14 avril de cette année-là, 5 jours après la reddition de l’Armée de Virginie du Nord marquant la fin de la guerre civile, Lincoln fut mortellement blessé par un sympathisant confédéré, John W. Booth et mourut le lendemain matin. L’assassinat faisait partie d'un complot visant à éliminer des représentants nordistes. Grant avait participé à une réunion du Cabinet le 14 avril et Lincoln l’avait invité ainsi que son épouse à l’accompagner au théâtre Ford ; le couple déclina la proposition car il avait l’intention de se rendre à Philadelphie. Cela lui sauva probablement la vie car Booth avait prévu de poignarder le général après avoir abattu le président avec son pistolet. Lors des funérailles du 19 avril, Grant ne cacha pas ses larmes et déclara : « il fut incontestablement le plus grand homme que j’ai jamais rencontré ».


En 1865, Galena accueillit le lieutenant-général chez lui avec une fierté égalée seulement par celle de son père. Lorsqu’une suggestion lui avait été faite au sujet de la Maison-Blanche, il avait fait remarquer qu’il n'aspirait pas à être Président, mais qu'il préférait devenir maire de Galena, et d’y voir la construction de trottoirs, dont l’absence l’avait quelque peu chagriné. Aujourd’hui, Galena peut aussi être fière de ses trottoirs, ce que ne manqua pas d’illustrer la Gazette de Galena. La nouvelle n’avait pas dû échappé à Ulysse avant son arrivée, lui qui ne lisait aucune autre feuille. Un train spécial transportant le général Grant partit de Chicago à 8 heures 30 avec pour tout billet de voyage son portrait accroché sur la locomotive. La foule salua le passage du train et la gare de Marengo avait fait dresser un arc de triomphe fleuri en travers de la voie. Devait-on y voir un clin d’œil de l’Histoire ? Un autre arc de triomphe, de pierre celui-là, allait être érigé à Paris après la bataille de Marengo en Italie, par un général fier d’y voir graver ses propres victoires.

Galena ne fut atteinte qu’en milieu d’après-midi. Le stratège devait penser qu’à ce rythme, il aurait perdu la guerre, lorsque des hourras ! et des coups de fusils le firent sortir de sa torpeur. Au niveau de De Soto House, une grande arche végétale taillée et décorée avec goût, enjambait Main Street. De part et d’autre de l’arc étaient accrochées des pancartes lisant « Bienvenue à notre citoyen » et les noms des nombreuses batailles du vainqueur. Plus loin une autre arche portait l'inscription « Général, le trottoir est construit ». Les rues étaient bondées de citoyens et de visiteurs, parmi lesquels le saluèrent ses soldats. Son ami de Galena Washburn lui souhaita la bienvenue, puis l’orchestre de la ville fit retentir les cuivres et les caisses avant de laisser Ulysse et son épouse gagner leur maison par les trottoirs qu’il avait prévu de faire construire. Une belle résidence, cadeau de ses habitants, les attendait ainsi qu’une parure de bijoux créée par un joailler de New York et destinée à Julia. Une corbeille de bienvenue qui allait anticiper une sulfureuse rumeur de corruption à tout les étages gouvernementaux, seulement nuancée par celle tout aussi collante d’une large consommation de scotch.


Grant était l'un des hommes les plus populaires du pays avant l’élection présidentielle de 1868. Il fut choisi sans opposition dès le premier tour par la convention républicaine, tout en restant à Galena, laissant les discours à ses partisans comme cela était la norme à l'époque. Lorsqu'il accéda à la présidence, Grant n'avait jamais occupé de fonctions électives. Il était, à 46 ans, le plus jeune président de l'histoire. Dans son discours, Grant défendit l'adoption du 15e amendement de la Constitution garantissant les droits civiques des Afro-Américains. Il nomma son ami Elihu B. Washburne au département d'État. Washburne démissionna cependant au bout de 12 jours pour des raisons de santé ; certains ont néanmoins avancé qu'il s'agissait d'une manœuvre pour donner plus de poids à sa nomination en tant qu’ambassadeur en France. Ce qu’il fut, durant la guerre Franco-Prussienne, de 1869 à 1877, restant à Paris durant le siège et la Commune qui suivit pour ouvrir un hôpital de campagne près de son ambassade. Washburne fut un protagoniste héroïque et un témoin impartial des exactions perpétrées de part et d’autre de l’insurrection.


Le second mandat de Grant fut marqué par un profond marasme, une époque où l'économie était ouverte à la spéculation et où l’expansion vers l’ouest générait une large corruption dans l'administration. Mais Ulysse pouvait se targuer d’avoir éliminé l’esclavage, cause de la sécession, et d’avoir ramené le Sud dans l’Union. Une Union à la solidité jamais égalée ni avant sa présidence, ni après…


Ayant quitté la Maison-Blanche, Grant et sa famille entreprirent un tour du monde de 2 ans en 1877. Le couple dut affronter un dîner royal au château de Windsor avec une reine Victoria parlant une langue quasi étrangère. Ils se rendirent ensuite en Belgique, en Allemagne et en Suisse avant de revenir au Royaume-Uni où ils passèrent quelques mois avec leur fille Nellie qui avait épousé un Britannique. Grant et son épouse visitèrent la France et l'Italie et passèrent Noël 1877 à bord du sloop u.s.s. Vandalia amarré dans le port de Palerme. Après un séjour hivernal en Terre sainte, ils visitèrent la Grèce avant de revenir en Italie pour une rencontre avec le pape Léon xiii. À la suite d’un voyage en Espagne, ils se rendirent à nouveau en Allemagne ; Grant rencontra le chancelier allemand Otto von Bismarck et les deux hommes échangèrent en trinquant sur l’art de la guerre. Après une autre visite en Angleterre et en Irlande, le couple quitta l’Europe et traversa le canal de Suez en direction de l’Inde britannique. Ils se rendirent en Birmanie, au Siam, à Singapour et au Viêt Nam. À Hong Kong, Grant commença à changer d’avis sur le colonialisme en estimant que la domination britannique n’était pas « purement égoïste » mais également bénéfique pour les sujets locaux. Le couple passa ensuite par la Chine. Ulysse déclina une rencontre avec l'empereur Guangxu alors âgé de seulement 7 ans, anticipant une triste collation, mais échangea avec le régent et sa cave à vin. Au Japon, Grant rencontra l’empereur Meiji mais le couple avait le mal du pays, et réalisa qu’il avait dépensé la plus grande partie de ses économies.

Pour rendre sa situation financière plus précaire, Ulysse ne manqua pas de s’associer avec son fils, Ulysses Jr. qui avait créé une banque d’affaires, usant des mêmes talents hérités de son père. Complètement ruiné — les billets de 50 $ ne portaient pas encore son effigie — le Congrès dépité lui accorda à nouveau le grade de Général de l’armée avec retraite complète en mars 1885. Pour restaurer ses finances, il rédigea plusieurs articles qui enchantèrent les critiques au point que son ami Mark Twain lui fit accepter une proposition de sa maison d’éditions Webster & Co. pour qu’il écrive ses mémoires. Les 2 volumes du livre, intitulé Personal Memoirs of Ulysses S. Grant, terminés peu avant de passer le sabre à gauche le 23 juillet 1885, connurent un grand succès. Mais l’éditeur fit faillite quelques années après avoir fait signer Ulysse. Twain, peu rancunier, qualifia les mémoires de son ami de « chef-d’œuvre littéraire » et les compara aux Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César.

par Jean-Renaud Cuaz 28 juillet 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS D’AOÛT Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 17 juillet 2026
La mer, la mer, toujours… recommandée ! Dans cette Histoire des bains de mer à Sète , la grande bleue cesse d’être un simple décor. Françoise Lapeyre nous dévoile ce qu’elle fut au XIXe siècle, après une longue période d’appréhension : un remède. On y venait « prendre la vague » comme on va prendre les eaux à Balaruc. Le vitalisme marin attirait des milliers de curistes vers ce qui allait devenir la plus ancienne station balnéaire de la Méditerranée française. La plage était alors une ordonnance, la houle une embrocation salée, l’air marin un adjuvant contre les miasmes urbains. De nos jours, il suffit de contempler la plage de Sète pour croire que tout a toujours été là : le sable, les plagistes, la baignade et les brise-lames. Pourtant, derrière cette apparence, se cache une histoire fascinante des bains de mer curatifs et récréatifs que l’historienne exhume avec une curiosité d’archéologue et un travail de bénédictin. Si la force de cet ouvrage réside dans l’étendue de son propos et dans la richesse de sa documentation — une mosaïque d’archives et de journaux oubliés, correspondances et cartes anciennes, gravures et photographies — l’autrice ne se contente pas de raconter l’histoire. Elle la reconstitue projet après projet, saison après saison, mode après mode… Surgit ainsi au fil des pages, entre des baigneuses crispées et leurs guides-baigneurs, une galerie de portraits déterminants : entrepreneurs audacieux, médecins visionnaires, hôteliers obligeants… Toute une société reprend vie, du Kursaal à la Corniche et la pointe du Lazaret. Et l’on découvre une ville qui invente peu à peu une vocation balnéaire sans jamais renier son identité portuaire et populaire. Françoise Lapeyre nous offre, en redonnant chair à un passé largement effacé par le temps et les transformations urbaines, bien davantage qu’un livre d’histoire locale : un miroir précieux de notre mémoire collective. Une saga sétoise indispensable pour comprendre le charme et l’attrait de la Reine des plages méditerranéennes qui poussa un poète moustachu à se fendre d’une supplique pour passer sa mort en vacance… le long de cette grève où le sable est si fin. Jean-Renaud Cuaz, éditeur HISTOIRE DES BAINS DE MER À SÈTE Des bains thérapeutiques au tourisme balnéaire, de 1812 à nos jours Autrice : Françoise Lapeyre 25 € | ISBN 9-78248131514 Format 30 x 21 cm | 220 pages Couverture rigide
par Jean-Renaud Cuaz 24 juin 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUILLET Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 juin 2026
Une fois encore, elle manque le Panthéon. Voilà cent cinquante ans que George Sand a écrasé de sa botte son dernier cigare, et la République hésite encore à lui ouvrir ses portes de bronze quand tant d’hommes s’y sont engouffrés sans pouvoir arborer à la poitrine un chouia de son génie. Mais George avait l’habitude. Toute sa vie, elle aura fait grincer les gonds : pantalons, cigares, amours libres, idées avancées, succès populaire et phénomène médiatique. À Sète, deux Georges ont cultivé une semblable indépendance d’esprit. Georges Bayrou, moins connu du grand public que George, fut tout aussi influent dans un univers footeux en ébullition depuis quelques jours. Ancien joueur international, il prit part à la pire défaite de l’équipe de France — 17 buts encaissés contre le Danemark — le 22 octobre 1908, lors du tournoi olympique de Londres qui se disputa avec 8 sélections d’amateurs, dont 2 formations françaises. L’équipe France A comptait dans ses rangs un ailier sétois : Georges Bayrou. Ce sera son unique sélection en équipe nationale. Pour sa défense, cette année 1908 voit la France enregistrer le pire bilan de son histoire : 5 défaites en 6 matchs, 5 buts marqués pour… 45 encaissés. Devenu président de l’Olympique de Cette puis du F.C. Sète, membre dirigeant de la Fédération française de football, il fut l’un des bâtisseurs du professionnalisme et conduisit le club sétois à ses heures les plus glorieuses. Son nom est encore inscrit sur le vieux stade sétois qui porte sa mémoire. Georges Brassens se méfiait, comme George, des conventions sociales. Les gendarmes, les juges, les cocus et les imbéciles heureux nourrissaient son bréviaire poétique. Il abhorrait l’uniforme, avait coutume d’écorcher le morne costume et de tanner à plate couture ce symbole d’autorité. « Sauf l’uniforme du facteur », disait-il à une époque où l’employé des PTT l’arborait à la manière d’une décoration. Sollicité de toute part pour préfacer livres et disques, un exercice auquel Brassens se soumettait non sans ronchonner, il prit sa plume pour un hommage à un ami, l’accordéoniste Édouard Duleu, et rendit sa préface le 30 septembre 1981, un mois avant qu’il ne signe un recommandé de la Faucheuse. En préfaceur obligé, il écrivait avant d’avaler sa chique : « Si l’enfer existe, on doit y être condamné à faire des préfaces. C’est un exercice qui ne m’enchante pas tellement. Mais comme ce pauvre monde est bourré d’inconséquences, j’ai passé ma vie à préfacer les disques et les livres de mes amis. Ma foi, les copains d’abord, et Édouard Duleu fait partie de la tribu. […] Dans cette région turbulente [NDR, le Nord où Édouard Duleu grandit et entama une carrière de pompier], le seul uniforme qu’on respecte, c’est celui de pompier, sans doute parce que le métier comporte plus de risques que d’avantages, qu’il signifie courage et dévouement, qu’il exclut l’autorité. Un tel uniforme ne vous demande jamais vos papiers. » George rédigeait elle-même ses préfaces, jusqu’à en faire un micro-genre littéraire. Ces avant-propos et dédicaces se lisent comme des vignettes et justifient l’affirmation de l’éditeur Hetzel selon laquelle ils forment « le plus magnifique examen qu’un grand esprit a fait de lui-même ». Le plus savoureux reste que Sand, à en croire ses contemporains, n’était pas une brillante causeuse. Dumas père décocha cette vacherie : «J’aimerais encore mieux lire son livre de dépenses que de causer avec elle ». Le mot aurait certainement amusé Brassens, collectionneur de piques bien tournées. Quant à Bayrou, homme de règlements et de statuts, il se serait plongé avec jubilation dans ces écritures comptables.
par Jean-Renaud Cuaz 27 mai 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE JUIN Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 24 avril 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MAI Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 21 avril 2026
C’est peut-être là le dernier bastion d’un ordre ancien. On a déconstruit le récit, éclaté les genres, hybridé les supports. Le roman n’est plus tout à fait un roman, l’essai se rêve fiction, la poésie se fait visuelle, sonore, performée. Mais la phrase, elle, persiste à commencer à gauche pour finir à droite, comme si elle ignorait tout du chaos environnant. On imagine que les récents séismes éditoriaux emporteraient aussi ce réflexe millénaire. Qu’après avoir bouleversé la forme, le fond, le modèle économique, on ose attaquer la direction. On lit bien en diagonale. Pourquoi pas en spirale ? Ou mieux encore : en tous sens à la fois, comme ces installations où le spectateur devient lecteur, marcheur, acrobate. Mais non. Nous restons sagement alignés, l’œil rivé à une trajectoire plate. À l’échelle du monde, pourtant, ce cheminement n’est pas à sens unique. D’autres civilisations ont tracé d’autres routes, tout aussi anciennes, tout aussi cohérentes. L’hébreu et l’arabe déroulent leurs phrases de droite à gauche, inversant le mouvement sans troubler la pensée. Le chinois classique, le japonais traditionnel, ont longtemps préféré la verticalité, déroulant le texte de haut en bas, colonne après colonne, comme une pluie de signes. Là aussi, la révolution numérique n’a pas tout balayé : ces systèmes persistent, s’adaptent, cohabitent avec les formats dominants. Mais pour qui a appris à lire de gauche à droite, ces autres directions conservent quelque chose d’exotique, presque déroutant, comme si le sens lui-même changeait avec le sens du regard. Il faut dire que chaque direction impose une discipline typographique particulière. La qualité d’une page ne tient pas seulement à ses mots, mais à la manière dont ils occupent l’espace. En Occident, la tradition a longuement poli l’art de la ligne : justification, césures, interlignage, équilibre des marges. Une bonne typographie se reconnaît à sa discrétion, à cette capacité à se faire oublier pour laisser passer le texte. Mais elle est aussi le produit d’un sens de lecture précis, d’une mécanique du regard. Inversez la direction, et tout est à repenser : les alignements, les rythmes, les blancs. La beauté d’une page hébraïque ou arabe ne repose pas sur les mêmes équilibres ; la verticalité asiatique invente d’autres respirations, d’autres tensions. Et pourtant, partout, la même exigence : que la forme serve le fond, sans jamais l’entraver. Les ingénieurs, les designers, les stratèges du numérique ont bien tenté quelques audaces. Le défilement vertical, d’abord, qui a failli tout bouleverser. Quelle idée étrange : lire de haut en bas ! On a cru un instant que le mouvement allait s’imposer, qu’il reléguerait la lecture horizontale au rang de curiosité historique. Mais très vite, l’horizontale est revenue par la bande. Les lignes restent orientées de gauche à droite, même si l’ensemble descend vers le bas, accentué par la lecture sur écran, le vôtre aujourd’hui… Comme si l’on ne pouvait pas totalement renoncer à cette vieille habitude, sorte de squelette invisible du texte. Et puis il y a les livres numériques, ces objets sans pages qui auraient pu tout permettre. Là encore, occasion manquée. On aurait pu imaginer des textes qui se déploient autrement, qui s’organisent selon des logiques nouvelles, libérés de leur reliure, et libérant le lecteur de cette contrainte directionnelle. Mais la plupart du temps, le livre numérique imite le livre papier avec une fidélité presque touchante. On tourne des pages virtuelles, on simule des marges, on conserve les lignes bien sages, de gauche à droite — ou de droite à gauche quand la langue l’exige — mais sans véritable réinvention formelle. Comme si, au moment de tout réinventer, on avait décidé de ne rien changer d’essentiel. Avec un sens du timing remarquable, intervient la proposition d’une clause de conscience pour auteurs désabusés. Puisque tout vacille, pourquoi ne pas leur offrir le droit de se retirer si l’orientation du contexte heurte leurs convictions profondes ? Refuser une publication au motif que la ligne éditoriale ne va pas dans le bon sens, exiger une diagonale éthique, revendiquer une verticalité engagée. On imagine déjà les contrats : « L’auteur se réserve le droit de rompre en cas d’alignement jugé contraire à son orientation intime. » Après tout, si la forme conditionne le sens, pourquoi ne pas faire de la direction une affaire morale ? Ce serait pousser la logique contemporaine jusqu’à son point d’ironie le plus pur : transformer un geste typographique en question de conscience. Il y a sans doute une part de paresse dans cette persistance. Réapprendre à lire serait une entreprise vertigineuse. Cela supposerait de reconfigurer notre rapport au langage, à la syntaxe, au temps même de la lecture. Car lire de gauche à droite, ce n’est pas seulement une convention graphique : c’est une manière de penser. Une progression, une logique, une causalité. On commence, on développe, on conclut. On suit un fil. On avance. Changer de direction, ce serait peut-être aussi changer de pensée. Et ça, c’est une autre affaire. Mais il y a aussi, dans cette obstination, quelque chose de comique. On imagine volontiers un futur proche où les livres seraient entièrement immersifs, où les textes flotteraient dans l’espace, où le lecteur naviguerait littéralement à l’intérieur des phrases. Et pourtant, même dans ce décor futuriste, il y aurait sans doute quelqu’un pour organiser les mots en lignes, bien alignées, dans un sens ou dans un autre, avec le même souci presque maniaque de l’équilibre typographique, de la régularité, de cette fameuse « couleur » de la page que traquent les typographes. Les éditeurs eux-mêmes, pourtant si prompts à annoncer des ruptures radicales, semblent étrangement silencieux sur cette question. On les entend parler de diversification, d’innovation, de nouvelles écritures, mais jamais — ou presque — de renverser le sens de lecture. Comme si cela relevait de l’impensable, du tabou. On peut tout changer, sauf ça. Il y a des limites à la révolution, et elles passent peut-être par des détails aussi discrets qu’un alignement de texte ou une direction de ligne. Et le lecteur, dans tout cela ? Il s’adapte à tout, ou presque. Il lit sur papier de toute taille, sur écran, sur téléphone. Il accepte les notifications, les distractions, les interruptions permanentes. Il lit par fragments, par bribes, par à-coups. Mais il lit toujours selon une direction apprise, intériorisée, presque corporelle. Comme une fidélité obstinée, presque émouvante. On pourrait y voir une forme de résistance : dans un monde qui change trop vite, garder au moins une chose intacte. Ou bien est-ce l’inverse : une preuve que, malgré toutes les proclamations de rupture, rien n’a vraiment changé en profondeur ? Peut-être que le véritable conservatisme de l’édition ne se situe pas là où on le croit — dans les catalogues, les genres, les auteurs — mais dans ce geste minuscule et quotidien, ce glissement du regard selon un axe donné. Une habitude si profondément ancrée qu’elle échappe à toute remise en question, même quand tout le reste vacille. Il est tentant, finalement, de pousser l’ironie plus loin. Et si ce fameux séisme éditorial n’était qu’un tremblement de surface ? Un bruit, une agitation, une série de transformations visibles, mais qui laissent intacte la structure la plus intime de la lecture ? Comme ces villes reconstruites après un tremblement de terre, où les bâtisses changent mais où les rues conservent le même tracé. Car après tout, lire dans un sens donné, qu’il soit horizontal ou vertical, c’est peut-être la véritable infrastructure du livre. Ce qui ne se voit pas, mais qui conditionne tout le reste. On peut changer les matériaux, les formats, les supports… les directeurs, mais tant que cette direction subsiste — et avec elle une certaine idée de la bonne forme typographique — quelque chose de fondamental demeure. Une continuité discrète, presque invisible, mais tenace. Alors oui, le monde de l’édition tremble. Oui, les repères bougent, les certitudes s’effritent, un abysse isole les cafés de Flore et des Deux Magots du reste de la planète. Mais au milieu de ce cataclysme germanopratin, nos yeux poursuivent leur chemin tranquille, fidèles à une trajectoire apprise — qu’elle aille de gauche à droite, de droite à gauche ou de haut en bas. Et c’est peut-être là, au fond, la grande ironie : dans un univers qui se rêve en perpétuelle révolution, le geste le plus banal, le plus automatique, reste désespérément inchangé. Comme si, pour continuer à avancer de gauche à droite, il nous fallait paradoxalement tourner les pages de droite à gauche. Jean-Renaud Cuaz, éditeur & typographiste
par Jean-Renaud Cuaz 26 mars 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS D’AVRIL Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 25 février 2026
LES RENDEZ-VOUS CULTURELS DE MARS Rencontrer, voir, lire, écouter et ne rien rater dans les semaines à venir
par Jean-Renaud Cuaz 8 février 2026
Il est des villes que l’on visite, et d’autres qui vous visitent. Sète appartient à cette seconde espèce, rare et obstinée. Elle n’entre pas par effraction : elle s’insinue. Elle attend que l’on baisse la garde, que l’on pose la valise, que l’on s’asseye un instant face à l’eau, et alors seulement elle s’avance, soyeuse, lumineuse, presque distraite, comme si elle n’était pas sûre d’être désirée. C’est souvent à cet instant que le lien se noue — à notre insu. Sète la Soyeuse n’est pas un livre sur une ville ; c’est un livre dans une ville. Il s’y promène, y flâne, y hésite. Il marche à hauteur d’homme, parfois à hauteur de colombe, parfois au ras des pavés, là où l’ombre et la lumière négocient sans cesse leurs frontières. Ici, rien de la carte postale appuyée ni du folklore empesé. La ville n’est ni décor ni sujet : elle est présence, respiration, partenaire de dialogue. Elle écoute autant qu’elle parle. Il faut accepter d’entrer dans ces pages comme on entre dans un rêve éveillé : sans chercher l’itinéraire le plus court. On y croise des figures — passantes, amicales, fugaces — des voix venues de la littérature, de la mémoire, du vent marin. On y sent la mer, bien sûr. Elle est là comme une sœur ancienne : parfois nourricière, parfois indifférente, toujours souveraine. Et surtout, il y a la lumière. Non pas celle qui flatte, mais celle qui révèle. Une lumière qui polit les façades, fatigue les corps, éclaire les visages de l’intérieur. Une lumière qui semble avoir sa propre mémoire. Ce livre avance par touches, par éclats, par stations sensibles. Il n’explique pas : il accorde. Il accorde le regard du lecteur à celui de l’auteur, comme on accorde un instrument avant de jouer. Alors seulement peut naître cette musique particulière, faite de déambulations, de souvenirs appelés sans être convoqués, de rencontres qui laissent une trace plus durable que bien des certitudes. On comprend peu à peu que Sète n’est pas ici une ville figée dans son histoire, mais un organisme vivant, traversé de couches, de contradictions, de fidélités et d’infidélités assumées. Il y a dans ces pages une tendresse sans mièvrerie, une ironie douce, une liberté de ton rare. François Mottier se permet d’aimer sans posséder, de critiquer sans régler de comptes, de douter sans se retirer. Cette position — ni conquérante ni soumise — est sans doute la seule possible face à une ville comme Sète. Elle ne se donne pas à qui la regarde de haut ; elle s’offre à qui accepte de marcher à son rythme, de se perdre un peu, d’écouter les voix râpeuses des comptoirs, le froissement discret des cimetières, les silences pleins des canaux à l’aube. Lire Sète la Soyeuse , c’est aussi accepter l’idée qu’une ville puisse devenir un état intérieur. Qu’elle puisse agir comme un révélateur, un miroir légèrement déformant, mais juste. Certains appelleront cela un attachement, d’autres un syndrome. Peu importe le mot. Ce qui compte, c’est ce mouvement intime, presque physique, qui pousse à revenir, ou du moins à ne jamais tout à fait partir. Une ville que l’on emporte avec soi, sans s’en rendre compte, dans la poche intérieure de la veste. Nul besoin ici de guider, encore moins d’interpréter. Contentons-nous d’inviter. À la lenteur, à la disponibilité, à cette attention flottante qui permet aux livres — comme aux villes — de faire leur œuvre en nous. On referme Sète la Soyeuse comme on referme une fenêtre après le passage du vent. L’air a changé. La lumière aussi. La ville n’a rien imposé : elle a effleuré, enveloppé, glissé. Et comme la soie, elle demeure, longtemps, dans la mémoire et sous la peau. N.B. : Démêler la plume ébouriffée qui accoucha d’un manuscrit reçu après le décès de l’auteur ne fut pas de tout repos. 58 pages griffonnées, raturées, amendées… Le choix du titre résistait lui aussi au moindre décryptage : LEGx11 - Une histoire de joutes sétoises . Sans aucune mention dans son roman de cette prothèse—sauf dans la note de l’auteur— ou de combats nautiques, fallait-il le conserver, seul, ou l’assortir ?… Un compromis se dessinait. Sète la Soyeuse semblait se tisser en filigrane au fil des pages d’un livre en gestation… Un supplément a été joint au roman : le blog The Goldyssey tenu par l’auteur. Écrit en 2012-2013 , il révèle un poète éperdument vagabond, et contient une sorte d’annexe au texte Une Garbo dans son dédale : Greta & Mauritz décrit une passion tumultueuse mêlant réalité et fiction qui lia, de 1924 à 1928 , la jeune Greta Garbo à Mauritz Stiller, tour à tour pygmalion et amant, metteur en scène extravagant et meurtri, l’homme qui créa littéralement la Divine un siècle avant que François Mottier n’en ait eu l’idée. Titre : Sète la Soyeuse Auteur : François Mottier 20 € | ISBN : 9-782487-131507 Format : 16,5 x 24 cm | 200 pages Date de parution : février 2026 Feuilleter le livre Commander le livre
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